Histoire de dragons : un gros dragon, la Chine, et de plus petits (Taiwan, Malaisie, Brunei, Vietnam, Philippines) se disputent une centaine de cailloux à peu près inhabités et inhabitables (1) en mer de Chine méridionale. L’affaire est ancienne, attisée par la présence avérée de réserves d’hydrocarbures en temps de disette, réserves dont on ne connaît ni l’importance exacte, ni les “ propriétaires ” légitimes. Mais sont aussi en question la surveillance des routes maritimes et la suprématie en mer de Chine. Voilà une question qui concerne évidemment les joueurs régionaux, mais aussi les Etats-Unis, dont la marine domine la région.Nous donnons des cartes en bas de page, indispensables à la compréhension des enjeux – et de la situation actuelle. Chacun, comme au jeu de Go, s’est en effet de facto emparé de positions et en contrôle l’accès – sans préjuger de revendications plus globales : la Chine continentale (Taiwan fait de même) réclame la totalité des îles et en contrôle sept. Le Vietnam a les mêmes prétentions, et en contrôle vingt et une. Les Philippines revendiquent huit de ces îles, certaines parce qu’elle les a “ découvertes ” (au 20ème siècle), d’autres parce qu’elles n’appartiendraient pas aux Spratley. La Malaisie, pour sa part, se limite à trois, qu’elle contrôle  – elle a entrepris des travaux sur l’une d’entre elles. Enfin, Brunei (et l’Indonésie) revendiquent simplement des territoires maritimes.
La dispute la plus sérieuse oppose le Vietnam et la Chine, qui n’ont jamais été de grands amis dans leur histoire. Chacun se bat pour prouver son antériorité avec, en particulier, des arguments archéologiques. Mais, sauf à être des lieux de pêche et des refuges pour pirates, les îles n’intéressaient pas grand monde avant que la France ne déclare la souveraineté du Vietnam, alors colonie française, sur les îles Paracel et sur les Spratley dans les années 1930. Les Paracel (2) ont été perdues par le Vietnam en 1974, lors d’une brève bataille navale contre la Chine. Malheureusement pour le Vietnam, il n’est pas fait mention des îles dans le traité de paix signé à l’issue de la guerre d’Indochine – et la France y aurait théoriquement gardé ses droits (!).
Nous n’allons pas faire l’historique des multiples incidents armés qui ont opposés les prétendants depuis trente ans : chacun s’est mis en place, s’est s’attribué des zones de pêche, construit des aéroports (Vietnam) ou des fortifications militaires (Chine), accordé des licences d’exploration (Vietnam, Chine). Après de nouveaux heurts entre Philippins et Chinois en 1995, c’est l’ASEAN (3) (Association des nations du Sud Est asiatique) qui entreprend de jouer les intermédiaires entre la Chine et ses rivaux et parvient à un accord (pas de nouvelles constructions, en particulier) – accord qui n’est respecté ni par la Chine, ni par la Malaisie. Et, ce qui est important, les Philippins ont demandé aux Etats-Unis d’assurer des inspections aériennes sur la zone dont ils s’estiment souverains.
Les consultations ont toutefois permis de parvenir, dès 2002, à une “ Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale ” qui privilégie le dialogue sur le recours à la force. Et le 31 octobre 2006, à l’occasion d’un sommet de commémoration de la coopération Chine ASEAN tenu à Nanning (Chine) parallèlement à une exposition Chine ASEAN, les partenaires confirmaient, dans une déclaration commune (4) : “ Nous nous engageons à effectivement mettre en oeuvre la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale et de travailler à l’adoption finale, sur la base d’un consensus, d’un code de conduite en mer de Chine, qui renforcerait la paix et la stabilité dans la région ”.
Au-delà de ces louables déclarations d’intention, qu’observe-t-on ?
Eh bien, on peut observer les méthodes de la Chine quand elle s’estime en position de force. Voilà une zone sensible, riche en hydrocarbures, donc, et par où transite, en provenance du Golfe persique par le détroit de Malacca et à destination de l’Asie de l’est et du Japon à peu près la moitié du pétrole transporté par mer, c’est dire. Le canal de Panama, dont nous avons parlé récemment, est cinq fois moins important, le canal de Suez lui-même ne voit passer qu’un tiers du trafic enregistré au travers des Spratley. Ajoutons le reste des ressources stratégiques (Gaz liquéfié, mais aussi acier, charbon…) dans une région en fort développement et nous imaginerons le pouvoir que peut s’attribuer celui qui serait en mesure de perturber ou bloquer la route maritime.
Or les Chinois font des efforts considérables pour moderniser leur marine, jusqu’ici plutôt désuète. Ici aussi, la fin de la guerre froide a changé la donne : Washington, plutôt modéré à l’égard de la Chine quand ses relations avec l’URSS étaient tendues se trouve confronté à un rapprochement Chine Russie – les deux pays ont d’ailleurs organisé, en septembre 2005, des opérations militaires communes en mer Jaune (5) dont nous avons parlé ici en leur temps. Les pays de la région, conscients de la taille et de l’éventuel pouvoir de nuisance du très gros dragon chinois appellent à la fois à la coopération, y compris pour l’exploitation des ressources dans les Spratley, et, pour les alliés directs des Etats-Unis (Philippines, Taiwan) à la protection de Washington.
A ceci, la Chine répond “ discussions régionales ”. Elle estime, et le dit clairement, que la région Asie est son affaire et qu’elle entend y jouer le rôle dominant. On la voit montrer régulièrement les dents face au Japon et se montrer partout entreprenante, jusque dans les parages australiens, à Timor Est par exemple. Face aux Etats-Unis, elle temporise, tout en se montrant très ferme sur ses intentions (à propos de Taiwan en particulier), en attendant de muscler son économie, de parfaire son unité interne, de renforcer son outil militaire. Avec l’Inde, l’autre géant, elle pratique une “ coopération compétitive ” acceptée, pour l’heure, par les deux pays, faute de mieux. En fait, la Chine travaille à son hégémonie régionale, patiente, prudente, tenace.
Mais alors, direz-vous, ses discours sur le multilatéralisme et la paix régionale ?
Son point de vue est étonnamment  “ américain ”. Paix régionale oui, avec des partenaires moins puissants et sous sa tutelle. Discussions, oui, mais en privilégiant les discussions bilatérales plutôt que les tables rondes. C’est la solution qu’elle tente d’imposer pour les Spratley. On imagine mal le tout petit sultanat de Brunei tout seul en face de Pékin. Mais on voit très bien que dans ce cas, Washington ne figure plus au programme : affaire régionale, discussion en tête-à-tête, exit le reste du monde. George Bush, on s’en doute, n’est pas de cet avis : il l’a dit il y a quelques jours aux leaders des pays de l’ASEAN lors de son escale à Hanoi, au Vietnam.
Et si Washington a été contraint, en cette année 2006, de revenir à la réalité du monde avec une certaine brutalité, la Chine y sera elle aussi contrainte : pour y trouver des ressources, y exporter, l’empire du Milieu a besoin du reste du monde – en tout premier lieu des Etats-Unis avec lesquels il est inextricablement lié, et pour longtemps. Combien de temps la Chine mettra-t-elle à s’apercevoir qu’il existe des organisations internationales (l’ONU, pour ne pas la citer), des règlements acceptés par tous (la Convention de 1982 concernant le statut des îles, des limites territoriales, des mers fermées etc.), auxquelles elle peut se référer même quand ils ne privilégient pas son unique intérêt ?
Un certain temps. Il reste à espérer que son développement coïncide avec l’apprentissage du monde ouvert et de ses règles. Parce que région Asie ne veut certainement pas dire, dans l’esprit de ses voisins, empire du Milieu élargi. Mais, comme chacun sait, les réveils des dragons sont souvent accompagnés de terribles soubresauts.
Qui peuvent provoquer des séismes.

 

Hélène Nouaille
 

Cartes :
Appétits rivaux en mer de Chine (Le Monde diplomatique) : http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/spratlymdv1997
Réserves de gaz et de pétrole, revendications territoriales dans les Spratley : http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/schinasea.gif
Occupation des îles (Taiwan, Malaisie, Chine, Vietnam, Philippines) : http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/spratmap.gif
Routes utilisées par les très grands tankers (1993) : http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/super.gif

 

Notes :
(1) Outre que la majorité des îles et îlots coralliens manquent d’eau douce et de végétation, la région est fréquemment balayée par des typhons (9 à 10 par an selon les statistiques météorologiques sur une cinquantaine d’années). Beaucoup de ces îles sont partiellement submergées (altitude maximale 4 mètres).
(2) La Chine s’est en effet opposée aux concessions faites aux compagnies pétrolières occidentales dans la zone revendiquée par le Vietnam.
(3) Les pères fondateurs de l’ASEAN (date de baptême : le 8 août 1967 à Bangkok) sont l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande. Les prémices de l’accord datent du tout début des années 1960. Malaisie, Thaïlande et Philippines avaient pris des contacts en 1961, initiative mort-née un an plus tard (à la suite d’un contentieux entre les Philippines et la Malaisie qui rompront leurs liens diplomatiques entre 1962 et 1966). En 1965, c’est Singapour qui se sépare de la péninsule malaise. Dans le contexte de la guerre du Vietnam et de ses conséquences sur la région, le premier objectif de l’Association était de lutter contre la montée du communisme en prenant en tenaille le Laos, le Vietnam et le Cambodge. L’affaire est bien sûr encouragée par les Etats-Unis.
. 1984 : le sultanat de Brunei rejoint l’ASEAN dès son indépendance de la Grande-Bretagne  . 1995 : adhésion du Vietnam (un an après la suspension de l’embargo américain à son encontre)  . 1997 : admission du Laos et de la Birmanie (Myanmar)  . 1999 : admission du Cambodge
(4) Le texte complet de la déclaration commune est en ligne (en anglais) sur le site de l’ASEAN à l’adresse : http://www.aseansec.org/18894.htm
(5) Voir léosthène n° 160/2005 du 26 octobre 2005, Russie Inde Chine : jeux de guerre pour une paix