La lettre de Léosthène

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n° 502/2009 Sommet USA Russie : oui et non à la fois

samedi 11 juillet 2009



 


Sommet USA Russie : oui et non à la fois
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Il y a deux façons de considérer la première rencontre entre Barack Obama et les dirigeants russes les 6 et 7 juillet, à Moscou : la lecture des discours et commentaires, l’observation des échanges incitent certains à en souligner les tensions, les blocages, les difficultés. Pour d’autres, qui privilégient le moment de la rencontre, la position du président américain dans son propre pays au regard de la crise, ses marges de manoeuvre étroites sur le sujet sensible des relations avec l’ex URSS pour l’opinion américaine, les discussions entreprises pourraient marquer un infléchissement sérieux des rapports entre les deux puissances.

Concrètement, le dossier central préparé à la signature des deux présidents concernait la réduction des armes stratégiques, le Traité START II (Strategic Arms Reduction Treaty) signé par George Bush père et Boris Eltsine en 1993 : il lie les deux puissances qui possèdent 90 % de l’arsenal nucléaire du monde et arrive à échéance en décembre 2009. Une équipe de négociateurs devra travailler sur les grandes lignes fixées par les deux hommes : pas plus de 1675 têtes nucléaires et moins de 1100 vecteurs. L’accord, qui ne change rien à l’équilibre précédent, était attendu des deux parties et ne constituait pas un point de désaccord.

Au-delà donc, où était l’enjeu réel de la rencontre ? Après la longue période de gel idéologique et de non dialogue qui a marqué l’ère de George Bush fils, la rencontre du nouveau président américain avec les deux têtes du pouvoir russe devait permettre, selon la volonté exprimée par Barack Obama, une “remise à zéro” des relations russo américaines, ce qui suppose un infléchissement des positions fondamentales des deux puissances encore fortement empreintes, au moins du côté américain, d’un l’état d’esprit hérité de la guerre froide et du côté russe d’une défiance maintes fois répétée à l’égard des intentions américaines ressenties comme agressives sur ses frontières et irrespectueuses des intérêts de la Russie post URSS.

Souvenons-nous du discours extrêmement ferme de Vladimir Poutine à la Conférence de Munich en 2007 (1) comme de l’appel de Dimitri Medvedev à un dialogue entre les “ trois branches de la civilisation occidentale ” pour la construction d’un nouvel équilibre stratégique européen en juillet 2008 (2). Suggestion, constat – ouverture - tombés dans un lac d’indifférence chez les partenaires interpellés. Dommage. Parce qu’il aura fallu très peu de temps aux Russes, les 7 et 8 août derniers, pour être pris en considération (3) écrivions nous deux mois plus tard après ce que le conservateur américain Pat Buchanan appelait “ l’action rapide et décisive de l’armée de Poutine pour chasser les forces géorgiennes hors de l’Ossétie du Sud en 24 heures après que Saakashvili a commencé sa bagarre et son invasion ” (3).

Où en est-on un an plus tard ? Le président Barack Obama a affirmé au travers de tous ses discours une volonté de changement de ton – et salué en Dimitri Medvedev un homme jeune et tourné vers l’avenir, quand Vladimir Poutine garderait un pied dans le passé (incident minimisé lors d’un tête à tête Obama Poutine). Il a aussi reconnu, selon le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov (4) que “ les Etats-Unis ne sont pas capables, à eux seuls, de contrer (les) menaces ” pesant aujourd’hui sur le monde sans la coopération d’autres pays. Non pas que la crise financière et économique qui affaiblit la puissance américaine soit explicitement évoquée, mais, comme l’a dit le président américain aux étudiants de la New Economic School Graduation les défis d’aujourd’hui “ demandent un partenariat mondial, et ce partenariat sera plus solide si la Russie occupe sa juste place en tant que grande puissance ” (5).

Concrètement ? Eh bien il y a les affaires en cours, plus ou moins urgentes. Et d’abord l’Afghanistan. Les Russes ne veulent pas d’un Etat islamiste extrême en Asie centrale ni ailleurs à leur porte, voir la Tchétchénie. Vladimir Poutine avait déjà souligné que son pays n’était pas hostile à apporter son aide et l’accord, important mais réversible, donné pour le passage de logistique militaire (accord jusque là limité au domaine civil) était de fait donné avant le Sommet. Contre quelle contrepartie ? La chose est tenue discrète, elle est donnée comme un geste de bonne volonté russe – explication qui nous paraît insuffisante. Néanmoins, l’accord est signé : “ L’accord entre la Russie et l’OTAN sur le transit non militaire vers l’Afghanistan est en vigueur depuis 2008. Le transit militaire est effectué sur la base d’accords bilatéraux entre le gouvernement russe et ceux des pays de l’Alliance. La Russie a signé de tels accords avec l’Allemagne, la France et l’Espagne. Un accord avec l’Italie est en gestation ”.

Ensuite, il y a l’Iran, une question d’importance pour Washington quand l’ouverture faite à Téhéran par Barack Obama se trouve brouillée par la guerre intestine que se livrent les factions religieuses autour de l’élection présidentielle iranienne. Les Russes n’ont fait aucune concession sur le dossier, refusant d’appuyer les sanctions supplémentaires demandées par Washington tout en proposant d’étudier le système de missiles iranien, en lien apparent avec le système anti missile (BMDE) que les Américains se proposent d’installer en Pologne et en République tchèque dont chacun sait que Moscou conteste l’utilité et considère comme agressif à son égard. Lien apparent ? Quel intérêt auraient en effet les Russes, base polonaise ou pas, d’abandonner leur coopération avec l’Iran ?

Sur le dossier des anti missiles, une éventuelle décision est reportée à septembre, après une étude commune sur les capacités de nuisance des Nord Coréens et des Iraniens, ce qui veut dire qu’aucune décision n’est arrêtée du côté américain, Barack Obama restant par ailleurs évasif face aux promoteurs américains du système (dont le général Oberling et une partie des industriels d’armement) et aux Polonais, en dépit des promesses et assurances données par l’administration précédente. Varsovie voudrait voir les Américains présents sur son sol – BMDE ou pas – ce qui soulève précisément une question centrale pour les Russes : celle de l’expansion de troupes étrangères à leur porte, OTAN comprise, et de l’immixtion plus ou moins masquée des Américains dans les affaires intérieures des pays limitrophes de la Russie.

Barack Obama a évoqué le sujet, à sa manière, le 7 juillet (5) : “ (Le respect de) la souveraineté des Etats soit être la pierre angulaire de l’ordre international. Tout comme les Etats doivent avoir tous le droit de choisir leurs leaders, ils doivent avoir celui d’avoir des frontières sûres, et leur propre politique étrangère. Voilà pourquoi ce principe doit être appliqué à toutes les nations – Géorgie et Ukraine comprises. L’Amérique n’imposera jamais un arrangement sécuritaire à un autre pays. Pour qu’un pays devienne membre de l’OTAN, une majorité de sa population doit en faire le choix : ils doivent entreprendre des réformes ; et ils doivent être capables de contribuer aux missions de l’Alliance. Et laissez moi être clair : l’OTAN cherche une collaboration avec la Russie, pas une confrontation ”.

Rien ici, même avec des contre exemples d’ingérence à l’esprit, ne permet de trancher le débat. Si les travaux entre la Russie et l’OTAN ont repris après une période de gel consécutive au conflit en Géorgie, aucune “inflexion” n’est évoquée, encore moins promise. Ria Novosti communique seulement dans une note très courte (7) : “ Rencontrant mardi matin le premier ministre Vladimir Poutine, le président américain Barack Obama a promis de tenir compte des intérêts de la Russie dans l’espace postsoviétique, a annoncé aux journalistes le chef adjoint de l’appareil du gouvernement Iouri Ouchakov. M.Ouchakov, ex-ambassadeur russe au Etats-Unis, qui prenait part à cette rencontre, a précisé qu’elle portait entre autres sur l’espace postsoviétique, dont la Géorgie et l’Ukraine, et l’importance que cet espace revêtait pour la Russie ”.

Partout cependant, il y a de la place pour des négociations ultérieures. Qu’est-ce qui a donc changé ? Nul doute que les Russes gardaient à l’esprit les manquements aux vieilles promesses “ que les troupes de l’OTAN ne dépasseront pas le territoire de la République fédérale d’Allemagne, offrent à l’Union soviétique de solides garanties de sécurité ” (8), promesses dont on voit ce que l’OTAN a fait. Que Dimitri Medvedev, en conférence de clôture du G8 d’Aquila (Italie), a cru bon d’évoquer et de préciser, cité par Ria Novosti : “ La Russie ne renonce pas à son idée d’installer des missiles Iskander dans la région de Kaliningrad si les Etats-Unis persistent à vouloir déployer des éléments de l’ABM en Europe ” (9). Mais tout se passe comme si Barack Obama avait entr’ouvert la porte à un dialogue de raison que les Russes attendaient – un retour à une diplomatie traditionnelle faite de négociations autour des intérêts de chacun dans le contexte d’un ordre international structuré – et multipolaire.

Rien de spectaculaire donc, sinon les signes d’une négociation stratégique qui s’engage à l’abri des regards, et peu d’informations sur d’autres dossiers d’actualité (crise financière, position des deux parties sur le dollar, régulation, énergie...) que les dirigeants n’ont pas pu ne pas évoquer, directement et par leurs équipes présentes. Peut-être, pour des raisons intérieures, Barack Obama n’a-t-il pas pu aller plus loin. Chez lui, les critiques sont acerbes : “ La cérémonie de signature à Moscou a été une grande affaire. Pour Barack Obama, néophyte en politique étrangère, l’homme de la “ remise à zéro”, l’accord sur la réduction des armements avait un air Kissingerien (...). Malheureusement pour les Etats-Unis, le pays qu’Obama représente, ce traité à venir est au mieux inutile, au pire nuisible ” explique par exemple le conservateur Charles Krauthammer d’une plume féroce dans le Washington Post du 9 juillet (10).

Pourquoi ? Parce qu’il lie le désarmement et l’installation du système anti missile en Europe de l’Est, développe l’auteur dans un pur esprit de guerre froide, et que “ le déclin des relations (US Russie) est venu du désir de Poutine de défaire ce qu’il considère être “ la plus grande catastrophe géopolitique du 20ème siècle” – la chute de l’empire soviétique ”. Et que c’est “ cela, et non les bombes nucléaires, qui est la cause principale des frictions ” entre les deux pays. Il ne s’agit “ pas d’une dérive, mais d’une agression ” - venant de la partie russe, bien sûr. Un article violent, sans nuance, à mille lieux d’une quelconque ouverture mais qui n’est pas isolé et peut trouver un écho dans une population très peu instruite de la Russie d’aujourd’hui par les médias américains dominants.

Les faits étant les faits, l’ère de l’administration Bush terminée et les Etats-Unis dans les difficultés que l’on sait, l’ouverture de Barack Obama a pourtant un sens. Au-delà de la méfiance réciproque il y a, si l’on veut bien regarder les choses sans a priori, des terrains d’entente possibles et nécessaires au bénéfice des deux parties. La Russie n’est objectivement pas un adversaire prioritaire pour les Etats-Unis, qui y croit ? Et ce sont probablement les diplomates des deux pays, dans la discrétion d’un travail traditionnel qui rapprocheront les positions, comme l’avaient fait, très tôt, dès octobre 2008, les généraux des deux pays (11).

Une question reste sans réponse : Barack Obama qui, au fil de ses discours, dit souvent oui et non à la fois, est-il ambigu par nature ou par nécessité ?

Hélène Nouaille



Notes :

(1) Léosthène n° 279/2007 Conférence de Munich sur la sécurité : la clarté du verbe (accès libre)
Traduction en français (non officielle) de l’intervention du président russe :

(2) Léosthène n° 416/2008 (23 juillet) Sécurité européenne : la Russie à l’ouverture (accès libre)
La fin de la guerre froide rend possible de construire véritablement une coopération dans l’égalité entre la Russie, l’Union européenne et l’Amérique du Nord, qui sont les trois branches de la civilisation européenne ”.

(3) Léosthène n° 418/2008 (3 septembre) Russie : un pont trop loin (accès libre)

(4) Ria Novosti, le 7 juillet 2009, Les USA s’avouent incapables de contrer seuls les menaces pesant sur le monde (Lavrov)
http://fr.rian.ru/world/20090707/122253061.html

(5) Conférence de presse conjointe Barack Obama Dimitri Medvedev le 6 juillet 2009 :
http://www.whitehouse.gov/the_press_office/Press-Conference-by-President-Obama-and-President-Medvedev-of-Russia/
Discours de Barack Obama devant The New Economic School Graduation, le 7 juillet 2009 :
http://www.whitehouse.gov/the_press_office/REMARKS-BY-THE-PRESIDENT-AT-THE-NEW-ECONOMIC-SCHOOL-GRADUATION/
Déclarations de Vladimir Poutine et Barack Obama avant leur rencontre, le 7 juillet 2009 :
http://www.whitehouse.gov/the_press_office/REMARKS-BY-PRESIDENT-OBAMA-AND-PRIME-MINISTER-PUTIN-OF-RUSSIA-BEFORE-MEETING/
On trouvera les transcriptions des mêmes discours sur le site du Kremlin (en anglais) :
http://kremlin.ru/eng/sdocs/speeches.shtml ?stype=82915

(6) Léosthène n° 401/2008 (31 mai), Défense antimissile : une néo dissuasion pour une néo guerre froide (accès libre)

(7) Ria Novosti, le 7 juillet 2009, Espace postsoviétique : Obama promet de tenir compte des intérêts russes
http://fr.rian.ru/world/20090707/122245806.html

(8) Le 17 mai 1990, à Bruxelles, un an avant la chute officielle de l’URSS, le secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, définissait la politique de sécurité de l’Alliance atlantique pour la décennie : “ Notre stratégie, comme notre alliance, sont exclusivement défensives. Elles ne menacent ni ne menaceront personne. Nous n’utiliserons jamais nos armes en premier. Nous sommes favorables à un désarmement d’envergure, allant jusqu’au minimum inaliénable pour notre propre sécurité. Cela vaut aussi pour une Allemagne unie, membre de l’OTAN. Cette affirmation et l’assurance que les troupes de l’OTAN ne dépasseront pas le territoire de la République fédérale d’Allemagne, offrent à l’Union soviétique de solides garanties de sécurité ”.
Discours du Secrétaire général de l’OTAN, Manfred Wörner, prononcé devant le Bremer Tabaks Collegium le 17 mai 1990 (français) :
http://www.nato.int/docu/speech/1990/s900517a_f.htm

(9) Ria Novosti, le 10 juillet 2009, La Russie disposée à installer ses missiles en cas de déploiement de l’ABM
http://fr.rian.ru/world/20090710/122301514.html

(10) The Washington Post, le 10 juillet 2009, Plumage – But at A Price
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2009/07/09/AR2009070902363.html ?hpid=opinionsbox1

(11) Léosthène n° 434/2008 Relations US Russie : le fil rouge des généraux


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Léosthène, Siret 453 066 961 00013 FRANCE APE 221E ISSN 1768-3289.

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