Il est difficile à la cour que de toutes les pièces que l’on emploie à l’édifice de sa fortune, il n’y en ait quelqu’une qui porte à faux. Jean de La Bruyère, Les caractères, VIII.
Alerte ! Nous disait le Pew Research Center américain en avril dernier : “ quelle que soit la mesure utilisée, les Américains sont moins positifs et plus critiques du gouvernement par les temps qui courent. Une étude du Pew Research Center dévoile une combinaison simultanée et volcanique (a perfect storm) de conditions – méfiance envers le gouvernement, économie à la dérive, public malheureux, affrontements bipartisans violents, mécontentement paroxysmique vis-à-vis du Congrès et des élus ” (1). Pew note que la situation s’aggrave par rapport à ses enquêtes précédentes, qu’il mène depuis 1998 (2) et que les élus sont particulièrement interpellés : “ Interrogée sur une série de critiques concernant les élus à Washington – qui seraient surtout attentifs à leur carrière, n’acceptant aucun compromis (avec leurs adversaires politiques), dépensiers, ayant perdu le sens des réalités – une large majorité (pas moins de 76%) acquiesce sur chaque point évoqué ”.Le mécontentement va croissant, qui englobe l’ensemble de la structure de pouvoir américaine, et particulièrement le gouvernement fédéral : “ Depuis 1977, il y a eu un accroissement substantiel dans le pourcentage pensant que le gouvernement fédéral accorde moins d’attention qu’il le devrait aux classes moyennes – 66 % aujourd’hui contre 55% il y a treize ans. En contraste avec nombre d’opinions vis-à-vis du gouvernement, cette vue est également partagée chez les Républicains (68%), les Démocrates (67%) et les indépendants (65%). Et la moitié environ des Républicains (52%), des Démocrates (52%) et des indépendants (47%) disent que le gouvernement fédéral porte plus d’attention à Wall Street qu’il ne le devrait ”. Ainsi, dans le pays de l’argent-roi, le culte voué au temple de Wall Street suscite donc un malaise partagé par les deux tiers de la population, quelle que soit la couleur des convictions et des bulletins de vote.
Le constat est intéressant. On sait par ailleurs que, avec de fortes nuances selon leurs convictions idéologiques, les Américains sont très partagés sur la place que doit tenir le gouvernement fédéral dans la vie du pays. “ Plutôt qu’un gouvernement activiste traitant des problèmes essentiels de la nation, le public veut maintenant qu’il soit réformé et que ses pouvoirs soient restreints. A l’exception d’une plus grande régulation des institutions financières majeures, il y a moins d’appétit pour des solutions gouvernementales aux problèmes du pays, y compris quant au contrôle sur l’économie – que lorsque Barack Obama est arrivé aux affaires ”. Que veulent donc les Américains ? Eh bien, selon l’étude, que l’activité économique du pays reste, comme ils l’ont toujours souhaité, indépendante du pouvoir politique : “ En dépit de l’attitude négative de l’opinion envers les grandes entreprises, la majorité des Américains (58%) disent que “ le gouvernement est allé trop loin dans la régulation du système de la libre entreprise ” – pourcentage équivalent à celui d’octobre 1997 (56%).
En revanche, l’opinion change quand on en vient à l’industrie financière : “ Alors que le public se défie d’une trop grande intervention du gouvernement dans l’économie, cette préoccupation disparaît quand il s’agit d’une régulation plus stricte des principales compagnies financières. Une claire majorité (61%) dit que c’est une bonne idée que le gouvernement régule de manière plus stricte la manière dont les plus grandes compagnies financières travaillent, pourcentage inchangé depuis avril dernier (60%) ”. Ainsi, la brouille qui s’est installée entre Wall Street et la Maison-Blanche ne paraît pas perçue par l’opinion américaine. Pourtant, remarquent les Echos : “ Jusqu’à présent, le divorce le plus flagrant a eu lieu entre Wall Street et la Maison-Blanche. Sous réserve de son adoption, inévitable, par le Sénat, à la mi-juillet, la refonte de la régulation financière sera le deuxième grand succès de Barack Obama avec la réforme de la couverture santé. Moins anodine qu’elle n’y paraît, elle jette les bases d’une transformation significative du secteur bancaire, même si elle vise surtout à corriger les effets pervers de l’abolition du Glass Steagall Act sous l’administration Clinton en 1999 (…) ” (3).
En fait, si l’on en croit Pew, les Américains sont d’abord préoccupés par le comportement de ceux qu’ils élisent : “ En définitive, le mécontentement record vis-à-vis du Congrès – et de manière générale la faible opinion qu’ils ont des élus – ont empoisonné leur réserve de confiance envers le gouvernement fédéral ”. Et ce sont en effet les élus qui sont directement mis en cause et non pas le régime : “ Pour sa plus grande part, le public pense que ce sont les membres du Congrès eux-mêmes, plus qu’un système politique en faillite, qui sont le problème. Une majorité (52%) estime que le système politique pourrait fonctionner correctement, mais que les membres du Congrès sont le problème ” – contre 38% qui imputent les dysfonctionnements au système politique lui-même. Y aurait-il trop de distance entre les élus, assiégés par les lobbies du “big business” entreprenarial ou financier dont ils sont proches, et les classes moyennes ? Une étude du Center for Responsive Politics, relayée par CNBC, révèle que l’on trouve 237 millionnaires parmi les membres du Congrès (4), élus démocrates et républicains.
Outre leur carriérisme, leur affairisme, il est reproché aux élus d’avoir “ perdu le sens des réalités ” et de ne pas s’occuper de l’essentiel : “ Un autre courant de critiques est que les priorités du gouvernement fédéral ne sont pas les bonnes et que la politique gouvernementale fait peu de choses pour les Américains moyens ”. De plus, le sentiment que le traitement qui leur est réservé est inégal est exprimé par six personnes sur dix : “ le problème majeur est que la politique du gouvernement bénéficie injustement à quelques-uns ”. Et ce sentiment est partagé entre opposition républicaine, démocrates au pouvoir et indépendants, sur fond d’insatisfaction sur l’état général du pays et d’ambiguïté sur le rôle des instances fédérales appelées à la fois à réguler et à laisser l’économie libre de ses initiatives. Pew constate de surcroît que rien n’échappe à la grogne générale : mauvaise opinion des grandes entreprises (25% de vues positives), des banques et institutions financières (22%), des médias (31%), des syndicats (32%) et même des industries du spectacle (33%). Un paysage très sombre.
Bien sûr, les conséquences électorales de la mauvaise humeur et du mal-être des citoyens qui souffrent dans leur vie quotidienne de la crise économique et financière (le chômage réel aux Etats-Unis affleure 20%) sont propres aux traditions culturelles et à l’histoire américaines – et l’étude de Pew consacre une analyse à la désaffection possible des électeurs pour les urnes et/ou les deux grands partis quand 53% des électeurs Républicains ou votant pour les Républicains se disent en accord avec le mouvement dit du Tea Party, particulièrement hostile au gouvernement fédéral – pour ne rien dire de la déception des électeurs démocrates. Les élections de mi-mandat en novembre prochain seront à observer avec attention, à la fois pour les déplacements de votes et le taux d’abstention. Mais ce mal-être est-il propre aux citoyens américains ? Non, si l’on en croit les sondages et élections en Europe ou au Japon, les multiples scandales qui affectent ou ont affecté leurs institutions et les hommes qui les animent (5), le désarroi des citoyens et leur défiance générale par rapport à leurs élus. L’étude que l’on peut, par exemple, consulter pour la France (6) révèle la même défiance.
Défiance et suspicion, qui vont en s’aggravant, sont donc des faits avérés aux Etats-Unis et ailleurs, dans les démocraties occidentales, Japon compris. Comment y répondent les politiques ? Privés d’une partie d’un pouvoir qu’ils ont volontairement délégué aux “marchés” dont ils ont sincèrement cru que la main était magique, ils font, partout, de la “communication”. La remarque du très pondéré Pascal Boniface, directeur de l’Institut de relations internationales et Stratégique (IRIS), qui se penche sur le déclin du pouvoir des intellectuels en France, vaut d’être reprise en ce qu’elle pourrait s’appliquer aux politiques : “ Le respect de la vérité, la sincérité des arguments n’est plus un critère (…). Il y a désormais une impunité du mensonge ou du travestissement de la réalité. Etre pris en flagrant délit de mensonge volontaire n’est plus sanctionné. Une partie des élites n’a pas pour mission d’éclairer le public, mais au contraire de brouiller les pistes. Le mensonge devient un moyen légitime du combat idéologique. Puisqu’on se met au service du bien, pour lutter contre le mal, pourquoi se préoccuper d’arrangements avec la véracité ? Le problème est qu’ici comme ailleurs, la fin ne justifie pas les moyens. Si la cause est juste, pourquoi serait-il nécessaire de mentir pour la servir ? Parce que le public est sot ? Il ne l’est pas (…)” (7). Autrement dit, les politiques se construisent en porte à faux.
Au coeur de la crise aux Etats-Unis et ailleurs, c’est l’édifice de la démocratie qui est menacé, alerte !

Hélène Nouaille

 

Notes :
(1) Pew Research Center, le 18 avril 2010 Distrust, Discontent and Partisan Rancor : Overview http://people-press.org/report/606/trust-in-government
(2) Pew Research Center’s 1998 Deconstructing Distrust report http://people-press.org/report/95/how-americans-view-government
(3) Les Echos, le 7 juillet 2010, Pierre de Gasquet, Obama et le malaise de la Corporate America http://www.lesechos.fr/info/analyses/020650591185-obama-et-le-malaise-de-la-corporate-america-.htm
(4) CNBC, mai 2010, The Richest Members of the US Congress http://www.cnbc.com/id/33993791/ L’étude du Center for Responsive Politics : http://www.opensecrets.org/pfds/index.php
(5) Voir Léosthène n° 487/2009 Londres : les Parlementaires au pilori http://www.leosthene.fr/spip.php?article981
(6) TNS Sofres Cevipof, décembre 2009, Baromètre de la confiance politique http://www.slideshare.net/LucMandret/cevipof-baro-principal
(7) Le Monde.fr, le 8 juillet 2010, Pascal Boniface Les causes du déclin des intellectuels http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/07/08/les-causes-du-declin-des-intellectuels_1384840_3232.html