Le nouveau premier ministre italien Mario Monti a constitué un gouvernement entièrement composé de personnalités non élues, juste après qu’un gouvernement technocratique a été installé en Grèce, gouvernement où la présence de figures d’extrême droite liées à la junte militaire soulève des inquiétudes ” écrivait mercredi notre confrère EUObserver, incontestablement inquiet. “ Monti, un ancien Commissaire, a été officiellement nommé mercredi par le président de la République italienne. Le nouveau leader s’est aussi attribué le ministère des Finances, et, initiative qui va probablement amplifier les critiques – un régime de banquiers a été imposé au flanc sud de l’Europe – Corrado Passero, patron de la plus grande banque italienne a hérité du portefeuille de l’industrie et des infrastructures. Tous les postes ministériels seront tenus par des technocrates, des militaires et des diplomates ” (1).Partout en Europe, des observateurs remarquent que ces nouveaux équipages ne disposent d’aucun mandat démocratique. Leur mise en place est présentée comme circonstancielle par les institutions de l’Union européenne comme par les leaders des deux principales puissances économiques de la zone euro, la France et l’Allemagne – au nom du sauvetage de la monnaie unique, l’euro, “ la seule politique possible ”. Des équipes de “techniciens” seraient mieux à même que des élus de redresser des situations d’endettement catastrophiques et des économies atones. Que font les citoyens ? “ En Grèce et en Italie, les sondages suggèrent que le public est disposé à leur laisser le bénéfice du doute. Cependant, selon les mêmes sondages, ce soutien est conditionné à ce que ces gouvernements mettent un terme à l’austérité – un chemin qu’aucun des deux leaders n’est susceptible d’emprunter ”. Comment, dans cet univers européen qui se donne en modèle de démocratie à ses citoyens comme au reste du monde, un tel retournement est-il possible, même à titre “expérimental” ?
En bien, réfléchissons. Nous avons des repères, si nous les cherchons.
Évidemment, « dans une société bien ordonnée, les politiques exercent le pouvoir » et sont simplement « éclairés par les techniciens ». Toutefois, il peut arriver que « le technicien se substitue à l’homme politique » : « C’est quand il y a une certaine vacance du pouvoir que se produit, dans la société, cette substitution, analogue à celles que connaît la biologie ; le technicien sort alors de son rôle subordonné pour assumer les responsabilités du pouvoir »”. Cette réflexion, relevée par le maître de conférences en Sciences politiques Antonin Cohen, (2) date de 1951. Elle est celle de l’un des rédacteurs des premiers traités européens (ici celui instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, CECA), le professeur Paul Reuter, qui “ n’est pas le plus mal placé pour juger de l’évolution du « plan Schuman » entre la déclaration du 9 mai 1950, dont il est, avec Jean Monnet, Etienne Hirsch et Pierre Uri, l’un des principaux « inspirateurs »”.
Dans le monde moderne, il faut “« substituer les techniciens aux hommes politiques » afin de « pallier les insuffisances » de ces derniers : « Des techniciens de toute espèce vont (…) jouer un rôle normalement réservé aux politiques. Parmi eux se détachent cependant deux catégories de techniciens, appelés dans le monde moderne à un rôle particulièrement important : les juristes et les économistes ». Et ce ne sont pas là des discussions annexes. “ Ces mêmes considérations qui appellent les techniciens à assumer les « responsabilités du pouvoir » justifient, selon Paul Reuter, la construction de l’Europe ”. La Haute Autorité que Paul Reuter imagine pour la CECA – ancêtre de la Commission européenne, en porte déjà, selon lui, la philosophie : “ « Le caractère indépendant et, si l’on ose l’écrire « apolitique » de la Haute Autorité a été très remarqué. Certains ont vu une menace directe contre l’esprit démocratique ; d’autres ont prononcé l’accusation redoutable de technocratie » ”.
Bien sûr, d’autres considérations sont à l’oeuvre et les concepteurs des premiers traités seraient très étonnés du tournant pris par l’UE soumise aux “marchés” (3). Inspirés par les débats des années trente et quarante, ces hommes sont à la recherche d’une “troisième voie” pour l’Europe : “ une « philosophie économique » qui ne serait « ni le socialisme ni le libéralisme ni le capitalisme » mais « quelque chose de nouveau » et de « totalement irréalisable dans un cadre national »”. Mais la marque de leurs problématiques et de peurs obsolètes perdure quand on en a oublié la genèse – anti-parlementarisme, peur de la “décadence” de l’Europe, goût de la formation de “cadres”, “d’élites” capables de mener, par leur compétence, des “communautés” qui seraient un refuge “ contre une époque qui est « celle des séparations, des déchirements et des divisions »” – de la plus petite des communautés, la famille, à la plus grande, l’Europe.
Si le mot “communauté” a survécu (dépouillé de son relent des années quarante pour les Européens du 21ème siècle), les descendants des premiers “techniciens” de la Haute Autorité ont cédé avec entrain aux sirènes de l’ultralibéralisme venu d’outre-atlantique, certes. Mais leur est restée la déficience démocratique d’origine, parce que, analyse Antonin Cohen qui s’appuie évidemment sur des archives dont il donne les références (2), “ à aucun moment, dans la déclaration elle-même ou dans l’ensemble des projets qui en sont à l’origine, il n’est question d’une assemblée ou d’un Conseil des ministres appelés à compléter et à contrôler l’activité de la Haute Autorité. Ce n’est qu’après coup, et « pour atténuer les craintes provoquées par l’institution de la Haute Autorité », que l’on a « encadré » cet organe « apolitique » d’une assemblée et d’un conseil des ministres plus directement politiques ”. Notre parlement européen s’en trouve toujours bancal, dans son rôle et dans sa légitimité.
Mais précisément, direz-vous, où sont alors les citoyens, les électeurs, le peuple, ceux auxquels appartient, définition de la démocratie, la souveraineté ? Ils sont – le mot est étonnamment ‘moderne’ – relégués en “opinion”. Et le technicien doit en être libéré. “ Là où « le politique est un homme en relations étroites avec l’opinion publique », ce qui constitue pour lui « la plus visible des servitudes », le technicien est « l’homme du secret ». Il faut relire la phrase pour prendre la mesure du malentendu. N’épiloguons pas, on sait combien le goût du secret, des négociations derrière les portes fermées, du lobbying discret, des prétextes de complexité pour éluder l’énoncé clair d’un acte ou d’une décision (voir le charabia du Traité de Lisbonne, ex “mini traité”) est partagé aujourd’hui par les techniciens de la Commission et par les politiques eux-mêmes.
Les élus ont-ils rendu les armes ? Peut-être pas. Le quotidien la Tribune (4), par exemple, note que le probable futur premier ministre espagnol, “ le candidat du Parti Populaire (conservateur), Mariano Rajoy, d’ordinaire plus complaisant avec l’UE, a déclaré en meeting que l’époque à venir est celle « des bons gouvernants élus par les citoyens » et non celle des technocrates, allusion aux profils de Mario Monti et de Lukas Papademos ”. En Grande-Bretagne, David Cameron s’alarme avec une majorité de ses concitoyens des dérives continentales – et pas seulement autour de la défense des intérêts de la City, quel que soit leur poids, très réel. Ainsi le Telegraph (5) fait-il grand cas d’un “plan secret” médité par la chancelière Angela Merkel pour construire (hors des peuples ?) une Europe “super state” sous férule allemande via Bruxelles, sollicitant de Londres, qui fait partie de l’Union, de ne pas consulter les Britanniques par référendum.
Justement, les peuples ? Ils paraissent, au sens propre du terme, étonnés. Etonner, ressentir un ébranlement moral, hésiter, s’effrayer, trouver étrange, dit le Littré. Ils sont étourdis. Consultés, chacun dans son berceau naturel pour ceux qui l’ont été, ils ont bien exprimé leur réserve – une réserve ignorée, comme on le sait, avec la complicité de leurs représentants élus, envers lesquels ils marquent aujourd’hui une profonde défiance en France (6) et ailleurs. Combien de temps durera cet étourdissement ? Nul ne le sait, mais il prendra fin, quelle qu’en soit la forme, qui peut être rude. Faut-il dès à présent avancer l’acte de décès de la construction européenne ? Il est trop tôt pour le dire. A chacun d’y réfléchir, sachant que ce ne sont pas les guerres intestines qui menacent l’Europe, mais les manquements à ses propres fondamentaux – à la démocratie.
Décidemment, les relents fétides du suicide européen, au siècle dernier, ne sont pas conjurés. Le ver est encore dans le fruit, jusque dans l’UE.

Hélène Nouaille

Notes :
(1) EUObserver, le 16 novembre 2011, Leigh Phillips, Monti names unelected government of technocrats and bankers http://euobserver.com/19/114299
(2) Revue française de science politique, 48e année, n°5, 1998. pp. 645-663. Antonin Cohen. Le plan Schuman de Paul Reuter. Entre communauté nationale et fédération européenne. http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1998_num_48_5_395306 Antonin Cohen est maître de conférences en Sciences politiques à l’université de Picardie : http://www.u-picardie.fr/labo/curapp/spip.php?article278
(3) Selon Antonin Cohen (p. 654 du document précédent) : “ C’est dans le cadre de l’École des cadres d’Uriage que Paul Reuter écrit un petit opuscule intitulé Les trusts. Précédé des indispensables extraits de discours du maréchal Pétain (« Le travail des Français est la ressource suprême de la Patrie. Il doit être sacré ! Le capitalisme international et le socialisme international qui l’ont exploité et dégradé font également partie de l’avant-guerre »), le texte se propose d’analyser ce qu’il faut savoir sur les « trusts » afin « le cas échéant, d’apprécier et de soutenir des mesures révolutionnaires »”.
(4) La Tribune, le 18 novembre 2011, Gaëlle Lucas, L’Europe s’invite dans la campagne espagnole http://www.latribune.fr/actualites/economie/international/20111118trib000664214/l-europe-s-invite-dans-la-campagne-legislative-espagnole.html
(5) The Telegraph, le 18 novembre 2011, Bruno Waterfield, Germany’s secret plans to derail a British referendum on the EU http://www.telegraph.co.uk/news/worldnews/europe/eu/8898044/Germanys-secret-plans-to-derail-a-British-referendum-on-the-EU.html
(6) Pour la France : CEVIPOF, octobre 2011, Le baromètre de la confiance politique http://www.cevipof.com/fr/le-barometre-de-la-confiance-politique-du-cevipof/resultats3/