Athènes est désormais sous tutelle européenne, et soumise à une conditionnalité si forte qu’elle peut être comparée à celle liée à un Traité de paix signé par un Etat défait. Ainsi la Grèce devra inscrire dans sa constitution que le service de la dette est prioritaire, et des ruses techniques (compte séquestré notamment) ont été élaborées pour dissuader les Grecs de tout écart. Cette sortie de crise, même si elle était probablement la seule possible, laisse un goût amer, la violence des échanges entre gouvernements rappelant plus les années 30 que la tant déclamée solidarité européenne ” (1). C’est Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques) qui évoque ici les années trente. Une remarque qui revient sous la plume d’observateurs d’horizons variés.Pourquoi ? Quelle est, d’où vient cette vilaine odeur, cette « humeur » des années trente ?
Les années trente (celles qui ont vu naître nos parents ou grands-parents) en Europe ont été celles d’une crise financière et économique profonde – c’est à dire, si nous suivons une définition de Jacques Marseille (2) “ le « point critique », le « point de retournement » entre la phase de croissance et celle de décroissance, le moment où l’atmosphère s’assombrit pour laisser place au marasme ”. Les prémices, bien avant le jeudi noir d’octobre 1929 aux Etats-Unis, en sont connus : “ « La crise financière débute par une euphorie des affaires ». Les capitalistes individuels, encouragés par la valorisation antérieure obtenue aisément, anticipent de meilleurs résultats dans l’avenir et accélèrent leurs programmes d’investissements d’autant plus qu’ils disposent de réserves monétaires substantielles… De là découlent les manifestations habituelles de l’euphorie des affaires qui dégénèrent en boom spéculatif »”. Rien que de très familier aujourd’hui.
Ainsi se rompt à l’époque le consensus en faveur du libéralisme commercial – le protectionnisme mis en place n’ayant été que la conséquence de la crise. S’installe le doute, le chômage de masse et le désarroi des dirigeants européens à la recherche de nouveaux “modèles”, d’une “troisième voie” entre capitalisme et communisme – n’oublions pas qu’à l’Est, la Russie étrennait son expérience soviétique. Cette recherche est particulièrement active en France, quand l’Italie, l’Espagne, l’Allemagne (le Japon hors d’Europe) voient s’installer des régimes autoritaires fascistes – mouvement politique antiparlementariste, anticapitaliste, antisocialiste, anticommuniste né en 1919 en Italie et qui ne reconnaît pas l’égalité de droits entre les citoyens. En France au contraire, on s’installe dans l’alternance politique (Front populaire en 1936) et dans la grande instabilité qui caractérise la fin de la Troisième République (1870 1940).
Vient la guerre et la Révolution nationale de Philippe Pétain. La fine fleur intellectuelle d’une génération continue de travailler à l’élaboration d’une “troisième voie” en particulier à l’école d’Uriage (3) où l’on réfléchit, dans le contexte très particulier de l’époque, à ce que pourrait être une société nouvelle : “ Il y a des besoins économiques inéluctables qui ne peuvent être satisfaits que par des échanges intenses et une vaste collaboration. A cet égard, les différents Etats ne sont pas du tout sur un plan d’égalité. Certains, comme les Etats-Unis d’Amérique ou la Russie, peuvent centrer leur développement économique sur des bases purement nationales ou presque. Mais la plupart des Etats européens sont absolument incapables de se suffire à eux-mêmes et demandent une unification indispensable à leur prospérité. Cette unification économique (…) suppose donc entre les Etats un début de fédéralisme politique ”.
Ces propos sont de Paul Reuter (4), appelé à Uriage par Hubert Beuve-Méry (le futur fondateur du Monde). Reuter a été l’un des inspirateurs du plan Schuman de 1950, instaurant une Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) embryon de ce qui deviendra l’Union européenne. Il a conscience de travailler à une révolution. Cette révolution, complète Hubert Beuve-Méry “ admet, postule même, une rationalisation audacieuse de l’Europe que la Paix de Versailles avait ridiculement cloisonnée (…). C’est dire que les principes qui furent longtemps les assises de l’Europe : la souveraineté absolue des Etats petits ou grands, l’équilibre européen, le droit de neutralité doivent céder la place à un aménagement plus ordonné du continent ”. Si, ajoutait-il, “ l’Etat souverain est condamné, le libre développement des communautés et cultures nationales sera, très longtemps encore, une des conditions essentielles de la vie des Européens ”.
Comme ces traces semblent fraîches ! D’où vient que notre malaise perdure ?
Eh bien peut-être du contexte de l’époque, qui a profondément marqué la démarche et les instruments imaginés pour mettre le projet européen en oeuvre. La vocation de l’école d’Uriage, d’abord, « acte de foi en la Révolution nationale » selon son fondateur, le capitaine Dunoyer de Segonzac, en 1940. Révolution nationale qui se caractérise par le rejet des institutions démocratiques, l’encadrement de citoyens inégaux dans des communautés (familiales, corporatistes etc), la défiance du parlementarisme et de ses représentants politiques. On comprend dès lors le choix, encore exprimé par Paul Reuter (5) de “« substituer les techniciens aux hommes politiques » afin de « pallier les insuffisances » de ces derniers : « Des techniciens de toute espèce vont (…) jouer un rôle normalement réservé aux politiques ». Ces considérations “ qui appellent les techniciens à assumer les « responsabilités du pouvoir » justifient, selon Paul Reuter, la construction de l’Europe ”.
Ainsi est conçue une Haute Autorité, ancêtre direct de la Commission européenne. Ainsi se développe aussi, comme condition nécessaire, le goût du secret, marque du technicien. “ L’obsession du secret est toujours présente dans l’entourage de Jean Monnet ” analyse le maître de conférences en Sciences politiques Antonin Cohen (6). “ Celui-ci parle de « cercle des conjurés » à propos de la déclaration du 9 mai (Jean Monnet, Mémoires, p. 353) et Paul Reuter se réjouit du fait que « le traité charbon et acier a été préparé en secret, négocié par des experts ». C’est un thème que l’on retrouve constamment dans l’administration d’après guerre (…) mais qu’il faut réintroduire dans un réseau d’oppositions qui met en relation le « secret » et le « public », le « technique » et le « politique », la « raison » et l’« opinion », la « compétence » et l’« incompétence », l’« action » et l’« impuissance », mais aussi, on l’aura compris, le « Plan » et le « Parlement », etc ”.
Et nous approchons de ce qui arrive à la Grèce : “ Évidemment, « dans une société bien ordonnée, les politiques exercent le pouvoir » et sont simplement « éclairés par les techniciens ». Toutefois, il peut arriver que « le technicien se substitue à l’homme politique » : « C’est quand il y a une certaine vacance du pouvoir que se produit, dans la société, cette substitution, analogue à celles que connaît la biologie ; le technicien sort alors de son rôle subordonné pour assumer les responsabilités du pouvoir » (6). Et que l’on comprend aussi l’élaboration et la ratification sans débat public du Mécanisme Européen de Stabilité (MES) confié à des techniciens et dont les mécanismes de déclenchement reposent exclusivement sur la Commission et la Banque centrale européenne, BCE (7) – un transfert considérable de souveraineté à des non élus sans que les citoyens aient été consultés.
Il y aurait bien d’autres choses à dire sur le changement de nature de l’édifice imaginé à l’époque (qui prônait des Etats capables de tenir en laisse “ les grands trusts ” et le capitalisme) lorsque les “techniciens” de la Commission se sont voués corps et âme à l’ultralibéralisme des années Thatcher-Reagan – sans être responsables de leurs échecs (échec de la stratégie de Lisbonne, de l’élargissement sans contrôle, dont la Grèce…) puisqu’ils ne sont pas élus. Nous y reviendrons. Soulignons simplement ici que le déni de démocratie était inscrit dans les gênes de l’UE : « Des techniciens de toute espèce vont… jouer un rôle normalement réservé aux politiques. Parmi eux se détachent cependant deux catégories de techniciens, appelés dans le monde moderne à un rôle particulièrement important : les juristes et les économistes » anticipait Paul Reuter, qui ne se trompait pas.
Le défi qui nous attend est considérable : nous le voyons, l’époque de crise que nous vivons à nouveau favorise les mêmes réflexes liberticides qui ont enfanté les régimes autoritaires des années 30 en Europe – et le même désarroi des équipes dirigeantes délégitimées, impuissantes, muettes sur l’essentiel. Mais rien n’interdit aux citoyens, fussent-ils une poignée, de réfléchir.
Au travail.

Hélène Nouaille

Notes :
(1) Affaires Stratégiques Info, le 22 février 2012, Fabio Liberti, directeur de recherche à l’IRIS, entretien http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article6249
(2) Jacques Marseille, Les origines « inopportunes » de la crise de 1929 en France In : Revue économique. Volume 31, n°4, 1980. pp. 648-684. http://www.persee.fr/articleAsPDF/reco_0035-2764_1980_num_31_4_408547/article_reco_0035-2764_1980_num_31_4_408547.pdf
(3) L’École nationale des cadres d’Uriage, créée à la faveur de la Révolution nationale de Philippe Pétain « afin d’assurer la formation des chefs de la jeunesse » “ C’est ce que stipule la loi du 7 décembre 1940 ; mais c’est aussi ce que désire son créateur, le capitaine Pierre Dunoyer de Segonzac : « Uriage est un acte de foi en la Révolution nationale. C’est une partie de cette Révolution, et son sort est lié au succès ou à l’échec de cette vaste entreprise de rénovation… Il fallait choisir entre les innombrables tâches qu’impose une Révolution. Par goût, par vocation, l’équipe d’Uriage s’est attaquée au problème de la formation des cadres… Uriage s’est donc donné pour but lointain et ambitieux d’arriver à constituer une véritable école de chefs »” (Paul Reuter, op. cité note 6)
(4) Pierre Bitoun, Les hommes d’Uriage (page 56 du PDF) http://www.ivry.inra.fr/mona/publications_chercheurs/Textes-Publis/Bitoun-Uriage-texte.pdf
(5) Léosthène n° 711/2011, le 19 novembre 2011, UE : le ver était dans le fruit
(6)  Revue française de science politique, 48e année, n°5, 1998. pp. 645-663. Antonin Cohen. Le plan Schuman de Paul Reuter. Entre communauté nationale et fédération européenne. (citation p. 650 note 3). http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1998_num_48_5_395306
(7) Traité instituant le Mécanisme européen de Stabilité, MES (en français) http://www.european-council.europa.eu/media/582863/06-tesm2.fr12.pdfUne une procédure de vote d’urgence est utilisée lorsque la Commission et la BCE considèrent toutes deux que le défaut d’adoption urgente d’une décision relative à l’octroi ou à la mise en œuvre d’une assistance financière, telle que définie aux articles 13 à 18, menacerait la soutenabilité économique et financière de la zone euro. (4-4) ”.