Dans certains cercles, le débat sur le déclassement stratégique de la France a été lancé ” écrivait le 12 avril dernier sur son blog le directeur de l’Institut de Relations internationales et Stratégiques, l’IRIS, Pascal Boniface. “ Il se pose en effet dans un contexte général de la perte du monopole de la puissance par le monde occidental, qui vient s’ajouter à la fin de la rente de situation dont la France bénéficiait grâce à son positionnement singulier au cours de la Guerre Froide. Comment, dans un monde dont les évolutions stratégiques ne sont pas naturellement favorables, conserver des marges de manœuvre ? ” (1)Justement, le Sommet de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), qui s’est tenu ce week-end, les 20 et 21 mai à Chicago (Illinois), réunissait les 28 pays de l’alliance et leurs invités (2). Le président François Hollande étrennait, accompagné entre autres de son ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et de Pierre Moscovici, ministre de l’Economie et des Finances, le difficile exercice de la défense des choix de la France en matière de positionnement stratégique. La réunion avait été préparée en anticipation, Jean-Yves Le Drian, alors président de la région Bretagne, délégué “défense” au Parti socialiste et présent dans l’équipe de campagne du candidat Hollande, ayant pris les contacts nécessaires à Washington avec le Département de la Défense (DOD), ainsi qu’à Londres et à Bruxelles, à l’OTAN, pendant la campagne électorale (3).
Il avait par ailleurs donné un entretien le 2 mai 2012, dans le cadre du Cercle de Brienne (4), entretien au cours duquel il avait abordé les principaux thèmes qui ont été traités à Chicago. « Le quinquennat a été marqué par notre rentrée dans le commandement intégré de l’OTAN, c’est quand même un événement, depuis 1966 (…). Il y a eu des opérations extérieures importantes, qui montrent que la France a toujours une place significative dans l’ensemble des politiques de sécurité (…) de l’Europe et de la situation mondiale en rapport avec nos alliés ». On sait en effet que le général de Gaulle avait choisi, en 1966, de retirer la France du commandement militaire intégré sous direction américaine de l’Organisation née formellement le 4 avril 1949 à Washington après la fin de la deuxième guerre mondiale. Il s’agissait de prévenir à la fois l’extension de l’URSS et une éventuelle résurgence de l’impérialisme allemand (voir les documents en bas de page).
On sait aussi que François Hollande, après s’être vivement opposé en avril 2009 au retour de la France dans ce commandement, voulu par Nicolas Sarkozy (5), a simplement indiqué souhaiter faire établir une « évaluation » des bénéfices annoncés par l’ancien président, excluant de revenir à la situation antérieure s’il s’interrogeait sur la « raison d’être » de l’organisation. Selon Nathalie Guibert pour le Monde, (6) “ deux nouveaux éléments vont nourrir l’appréciation présidentielle. Le premier n’a pas été rendu public. C’est un bon indicateur des rapports de force internes. Fin avril, la réunion des chefs d’état-major au cours de laquelle les 28 alliés se sont réparti les postes d’officiers généraux, a accru le poids de la France. Elle l’a conduit pour la première fois à égalité avec le Royaume-Uni  (20 « étoiles OTAN ») ”. Ensuite, “ pour dresser le bilan coûts-avantages, M. Hollande disposera bientôt d’un autre élément : la Cour des comptes est en mission dans les structures de l’OTAN, diligentée par la commission des finances de l’Assemblée nationale. Son rapport sera validé mi-juin ”.
Rien donc ici qui puisse inquiéter le président Obama, soucieux de son image en campagne électorale. D’autant que le second terme de la promesse de Nicolas Sarkozy « une meilleure approche d’une dimension européenne de la défense », rappelait Jean-Yves Le Drian, a fait, comme de coutume, figure d’Arlésienne. Certes, constate Pascal Boniface, “ sur le fond la réintégration en tant que telle n’a pas changé grand-chose à la situation préexistante. Nous étions déjà quasi intégrés. Mais contrairement à ce qui avait été avancé, elle n’a en rien aidé au développement d’une européanisation de la défense, toujours en panne ”. Pourquoi ? Parce que, soyons directs, sans ennemis identifiés depuis la chute de l’URSS (1991), aiguillon qui a aidé l’UE à se construire, la plupart des pays européens préfèrent le protectorat américain à une responsabilité commune, européenne, de leur défense. Ils préfèrent aussi jouer les utilités au coup par coup, abrités derrière la dépense américaine (77% de celle de l’OTAN) – rappelons que le budget de la défense US est passé de 280 milliards en 2001 à 700 milliards aujourd’hui, chiffres officiels probablement sous estimés.
Mais dans sa dernière Defense Strategy Guidance, publiée en janvier 2012 (7), les Américains déplacent, sans surprise, leurs intérêts stratégiques vers l’Asie et la Chine ? Mais Robert Gates, l’ancien Secrétaire à la Défense a demandé aux Européens lors son discours d’adieu en juin 2011, d’augmenter leur participation financière, en raison des restrictions annoncées sur le budget du Pentagone ? On pourrait voir ici la raison de l’acceptation par les Européens du projet (phase “intérimaire”) de bouclier antimissile américain (BMDE) en Europe – une façon, s’il voyait le jour, de pérenniser le parapluie et la présence américaines. Après y avoir renoncé en 2009 (7) – il doutait même de son efficacité -, le président Obama, assiégé par les lobbies du complexe militaro-industriel américain, a repris ce vieux projet que George Bush avait exhumé en 2004 (8). A Moscou, on n’a jamais cru à la nécessité d’une défense trop proche des frontières russes et destinée à contrer d’hypothétiques missiles iraniens qui n’existent pas, à Paris on craignait une mise en cause de la dissuasion nucléaire française.
« Sur la défense antimissile, François Hollande a eu l’occasion de faire part de ses réticences, du moins de ses interrogations sur ce concept stratégique », précisait le 2 mai dernier Jean-Yves Le Drian. « D’abord, il s’interroge sur la réalité technologique de ce concept. Est-ce que ça marche pour tout le monde, pas que pour certains et pas que pour un coup. A vérifier. On peut y croire, mais il faut s’en assurer. Deuxièmement, qui paye. Troisièmement, où est-ce qu’on achète et quelle est la place des Européens et singulièrement de la France qui a tout son rôle (…) à tenir. Quatrièmement, qui commande, puisque qu’on connaît la brièveté des temps de décision dans ce type d’intervention (…). Il sera difficile pour un nouveau président d’avoir la sécurité des réponses dans un temps aussi bref ». Tout est dit. François Hollande a donc résumé dimanche en fin d’après-midi les quatre conditions posées par la France après que le sujet a été discuté à Chicago (10).
La défense antimissile « ne peut pas être un substitut à la dissuasion nucléaire mais un complément » (ceci figure dans la déclaration finale), il faut travailler sur un « contrôle politique de son utilisation » (traduction : qui a le pouvoir d’appuyer sur le bouton, qui a la clef ?), il faut également que « nos industriels soient directement intéressés » (de fait la France travaillerait sur et financerait une partie du dispositif de déclenchement), il doit y avoir une « maîtrise des coûts pour qu’il y ait pas une dérive financière qui serait insupportable pour le budget de l’Alliance ». Enfin, dernière remarque à l’attention des Russes (en l’absence du président Poutine en désaccord sur ce projet), « Il ne peut pas être question que des pays se sentent menacés par ce dispositif antimissile, je pense notamment à la Russie. Le dialogue avec la Russie doit donc être maintenu ». De réticences en réserves, rien n’est changé par rapport à la présidence précédente (11).
Et il n’y a pas de réponse claire à la question soulevée très directement par Pascal Boniface (1) : “ Allons-nous, lors du sommet de Chicago de mai, rester sans réaction par rapport au projet de défense antimissile, dont le coût est exorbitant, dont l’utilité stratégique est contestable, qui constituerait une relance inutile de la course aux armements, qui est plus destiné à satisfaire les désirs du complexe militaro-industriel que les besoins de sécurité, et qui par ailleurs constitue un désaveu implicite de la politique de dissuasion ? ”. Pas de réponse non plus, le retrait des forces “non-combattantes” d’Afghanistan ayant été arrangé avant le sommet, à une question de fond : “ Et surtout nous avons un comportement relativement passif par rapport au projet de double extension géographique et des missions de l’OTAN. Le risque de transformer en Sainte Alliance, déjà dénoncé par Mitterrand en 1990, est plus actuel que jamais. Doit-on se laisser entraîner dans une organisation qui se transforme en bras armé de l’Occident ?
Quelle voix particulière faisons-nous entendre ? ”.
Si le président s’interroge sur la « raison d’être » de l’OTAN, il n’a pas apporté encore de réponse publique. Jean-Yves le Drian a annoncé le lancement « d’un nouveau Livre blanc , le quatrième de notre République », parce qu’il y a une « nouvelle donne », crise budgétaire, armement accéléré des pays émergents, mais en particulier « la nouvelle posture américaine », qui privilégie l’Asie sur l’Europe. Le Livre blanc donnera lieu ensuite à une loi de programmation militaire. Il annonce aussi une réflexion sur une « vraie stratégie industrielle pour les industries de défense » françaises. S’il réitère la volonté de la France de stimuler une défense européenne, pomme de discorde entre Etats membres, il souligne enfin la nécessité « d’un esprit de responsabilité sur nos propres intérêts ». Prenons en acte. Parce que, nous dit encore Pascal Boniface, “ bien plus que la baisse des budgets, c’est une analyse erronée de nos intérêts et de notre situation, pire encore, une absence de réflexion stratégique globale qui pourrait conduire à notre déclassement ”.
Le risque de déclassement est bien réel, mais il est plus lié à une absence de réflexion globale sur les évolutions stratégiques mondiales et le rôle de la France dans un contexte mutant. Ce n’est pas la répétition d’arguments repris en boucle dans les cercles otaniens qui peut nous aider à avoir cette vision ”. Otaniens qui ont leurs entrées parmi les proches de François Hollande comme chez certains officiers généraux français et qui défendent, au nom de valeurs communes, un alignement sur Washington en feignant d’ignorer que nos intérêts ne sont pas communs : dans le domaine, pour donner un seul exemple, de la défense antimissile, “ le choix de participer au développement d’une capacité de défense anti-missile de territoire présente le risque pour notre pays d’avoir « ouvert la boîte de Pandore » et de s’exposer à une remise en question possible de notre dissuasion ” écrit le commandant Gildas Bouin dans un document limpide sur les enjeux de la position française (voir le document 3).
Le défi posé à notre nouveau président est celui de la préservation de notre indépendance, de cette voix singulière qui fait que notre pays compte, un privilège acquis de tant d’efforts et qui n’est pas, contrairement à ce que croient nos concitoyens, naturellement pérenne.
Ce défi là ne souffre pas l’esquive.

Hélène Nouaille

Documents :
1 – Lettres et mémorandum du général de Gaulle au président Eisenhower et à Harold Macmillan, premier ministre britannique (17 septembre 1958) http://www.leosthene.fr/spip.php?article553
2 – Lettre de Charles de Gaulle au président américain Lyndon B. Johnson, le 7 mars 1966 (retrait du commandement militaire intégré de l’OTAN) “ (…) la France se propose de recouvrer sur son territoire l’entier exercice de sa souveraineté, actuellement entamé par la présence permanente d’éléments militaires alliés ou par l’utilisation habituelle qui est faite de son ciel, de cesser sa participation aux commandements « intégrés » et de ne plus mettre de forces à la disposition de l’OTAN ”. Toutefois, la France reste “ résolue, tout comme aujourd’hui, à combattre aux côtés de ses alliés au cas où l’un d’entre eux serait l’objet d’une agression qui n’aurait pas été provoquée ”.
3 – Pour comprendre, en termes très clairs, les enjeux de la défense antimissile : Défense Anti-Missile, Les enjeux de la nouvelle position française, par le Commandant (Air) Gildas Boin (Ecole de Guerre / Promotion général de Gaulle), 7 pages. http://www.iris-france.org/docs/kfm_docs/docs/2011-05-damb-3.pdf

Notes : (1) IRIS, le 12 avril 2012, Pascal Boniface, Les vrais risques du déclassement stratégique de la France http://www.iris-france.org/informez-vous/blog_pascal_boniface_article.php?numero=145
(2) Chicago NATO Summit 2012, Official website, Leaders expected to attend http://www.chicagonato.org/leaders-expected-to-attend-pages-234.php
(3) Ouest-France, le 3 mars 2012, Philippe Chapleau, Jean-Yves Le Drian, “shadow” ministre de la Défense PS, bientôt à Washington http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2012/03/02/jean-yves-le-drian-shadow-ministre-de-la-defense-ps-bientot.html
(4) Theatrum Belli, le 20 mai 2012, Interview de Jean-Yves Le Drian (avant sa nomination au poste de ministre de la Défense), le 2 mai 2012 (vidéo, 10’29) http://www.theatrum-belli.com/archive/2012/05/20/interview-de-jean-yves-le-drian.html
(5) Nicolas Sarkozy, Discours lors du colloque de la Fondation pour la recherche stratégique (La France, la défense européenne et l’OTAN au XXIème), le 11 mars 2009. http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2009/cloture-du-colloque-sur-la-france-la-defense.6467.html
(6) Le Monde, le 14 mai 2012, Nathalie Guibert, OTAN : les militaires vont présenter un bilan satisfaisant à François Hollande http://www.lemonde.fr/election-presidentielle-2012/article/2012/05/12/otan-les-militaires-vont-presenter-un-bilan-satisfaisant-a-francois-hollande_1700333_1471069.htmlLa France, troisième contributeur financier, apporte 11 % des ressources communes. En « régime de croisière « , selon le Sénat, les coûts supplémentaires par rapport à 2009 seront de 78 millions d’euros par an. Mais une évaluation confidentielle, transmise par le ministère de la défense à la Cour des comptes, les estime à 72 millions d’euros, qu’elle met en balance avec 200 millions de nouveaux gains. Ces gains relèvent des appels d’offres auxquels la France a désormais accès dans les programmes d’armement de l’OTAN et des économies d’échelle réalisées ”.
(7) Department of Defense, USA, le 3 janvier 20012, Defense Strategic Guidance, Sustaining US Global Leadership, Priorities for 21st Century Defense (16 pages). http://www.defense.gov/news/Defense_Strategic_Guidance.pdf Analyse en français (une page) : DSI, Defense Strategic Guidance 2012 : quelles évolutions pour la défense américaine ? http://www.dsi-presse.com/?p=4028
(8) De defensa, le 31 janvier 2009, On s’occupe du Pentagone : réductions budgétaires et le BMDE la tête sur le billot http://www.dedefensa.org/article-on_s_occupe_du_pentagone_reductions_budgetaires_et_le_bmde_la_tete_sur_le_billot_31_01_2009.html
(9) De defensa, le 15 juillet 2004, Antimissiles pour la “nouvelle Europe” http://www.dedefensa.org/article-antimissiles_pour_la_nouvelle_europe__15_07_2004.html
(10) Le Monde/Reuters, le 21 mai 2012, François Hollande se dit rassuré sur le bouclier anti-missile http://www.lemonde.fr/politique/article/2012/05/21/hollande-se-dit-rassure-sur-le-bouclier-antimissile_1704482_823448.html