Dans une livraison remarquée au Washington Post, Henry Kissinger, l’ancien conseiller à la sécurité nationale et Secrétaire d’Etat sous le gouvernement républicain de Richard Nixon puis de Gerald Ford, pose, sans ambiguïté, la question fondamentale du rôle que les Etats-Unis doivent jouer dans le monde d’aujourd’hui : « En l’absence d’un concept stratégique clairement articulé, un ordre mondial qui érode les frontières et confond guerres internationales et guerres civiles ne peut jamais connaître de pause ». Et le diplomate chevronné d’ajouter : « ceci est une question non partisane (qui) doit être traitée en conséquence dans le débat national où nous entrons » – c’est-à-dire celui des élections présidentielles de novembre prochain.Sa réflexion s’inscrit dans le contexte, très actuel, des guerres entreprises au Moyen-Orient dans le contexte du « printemps arabe » au nom « de la doctrine généralisée de l’intervention humanitaire », intervention en Libye, appels à une intervention en Syrie. Or, dit-il, ce type d’intervention est en contradiction avec ce qui a constitué le fondement de l’ordre international depuis le 17ème siècle, l’esprit et la lettre des traités de Westphalie.
De quoi s’agit-il ? Ces deux traités, signés en Westphalie, le premier à Osnabrück le 6 août 1648 entre l’empereur d’Allemagne (Saint Empire romain germanique émietté entre quelque 350 principautés), la Suède et les puissances occidentales, le second à Münster le 8 septembre 1648 entre l’empereur et la France, ont mis fin à la guerre de Trente Ans en Europe (luttes à caractère religieux entre catholiques, calvinistes, luthériens, qui ont « tué peut-être un tiers de la population d’Europe centrale »). La négociation a été très intelligemment menée par le chancelier suédois Axel Oxenstierna, qui a poursuivi l’oeuvre engagée par le roi Gustave Adolphe (1594-1632) et le cardinal Mazarin, ministre de la régente Anne d’Autriche, veuve de Louis XIII, représentant les intérêts français. Les traités entérinent la fin de d’une chrétienté occidentale unie autour d’une foi commune sous la haute autorité du Pape, ordre qui avait prévalu au Moyen Age.
Pour la première fois dans l’histoire, les bases étaient jetées de principes qui ont réglé depuis les relations internationales en privilégiant la préservation des équilibres entre puissances définies par leurs frontières : « Pour prévenir la répétition de ce carnage, les traités de Westphalie ont séparé les questions internationales des questions domestiques. Les Etats, bâtis autour d’unités nationales et culturelles, ont été considérés comme souverains à l’intérieur de leurs frontières ; les relations internationales ont été confinées à leur interaction entre des frontières établies » écrit Henry Kissinger. Et ce système a été « étendu, par la diplomatie européenne, dans le monde entier ». Ce qui a eu pour conséquence « une limitation, et non une expansion, du rôle de la force ; et a substitué la préservation des équilibres sur la conversion forcée des populations ». Ce mode de relations s’est maintenu « comme base de l’ordre international », malgré les deux guerres mondiales et l’apparition du communisme international.
La réflexion d’Henry Kissinger est significative à plus d’un titre.
Parce qu’il sait bien, et qu’il l’a reconnu (2), que les Etats-Unis ont cherché, depuis la seconde guerre mondiale et le président Roosevelt, la prépondérance et non pas l’équilibre. C’est d’ailleurs « au plus profond de cette conception que les objectifs de guerre américains et britanniques s’opposèrent » analysait l’historien John Charmley dans son histoire des fondements des Special Relationships. « Les Britanniques voulaient l’équilibre de la puissance, pas sa prépondérance ; ce n’était pas le cas de l’Amérique ». Qu’est-ce qui a changé ? Bien sûr, les résultats des guerres entreprises en Irak et en Afghanistan : « alors que les Etats-Unis accélèrent leur retrait (…) d’Irak et d’Afghanistan, comment pourrait être justifié un nouvel engagement dans la même région (…) ? Est-ce qu’une nouvelle approche – moins explicitement stratégique et militaire, et plus articulée sur des questions diplomatiques et morales – résoudrait les dilemmes qui ont empoisonné (nos) efforts en Irak ou en Afghanistan et se sont achevés sur un retrait et une Amérique divisée ? ».
« La réputation des armes est tout et équivaut aux forces réelles » a dit un jour Napoléon. Nul doute que la réputation des armes des Etats-Unis – comme leur aptitude à reconstruire un Etat (Nation building) sont et seront affectées par ces engagements manqués. Henry Kissinger le reconnaît, comme il tire les leçons de l’aventure afghane : « Allons-nous risquer de répéter notre expérience avec les Taliban, armés par l’Amérique pour combattre l’envahisseur soviétique puis se retournant ensuite pour poser un défi à notre sécurité ? ». Mais nous savons bien qu’au-delà de ces considérations très réalistes, il y a un point que notre vieux diplomate n’aborde pas et qui est pourtant essentiel : le poids financier de l’engagement américain dans un monde emporté dans une crise financière et économique qui questionne jusqu’aux fondements du système. Et pas seulement en raison des coupes automatiques qui amputeront le budget du Pentagone dès le 1er janvier prochain (3). Ampleur de la dette réelle de son pays (4), dynamique d’une crise non maîtrisée, conséquences sur la puissance américaine ne doivent pas être absentes de l’esprit de notre politologue.
L’économiste et directeur de recherche au CNRS Frédéric Lordon (5) n’est en effet pas le seul à prévenir : « C’est une leçon de choses historique. Ouvrons bien les yeux, on n’a pas souvent l’occasion d’en voir de pareilles. Nous assistons à l’écroulement d’un monde et ça va faire du gravat ». Sur ce point au moins, il a des relais aux Etats-Unis – entre autres l’ancien président Bill Clinton, qui, tout en reconnaissant que les Etats-Unis « sont déjà en récession » abjure le Congrès de « trouver une manière d’éviter une “falaise fiscale” (fiscal cliff) » à court terme et un plan de réduction de la dette à plus long terme (6). Une réalité qu’Henry Kissinger reconnaît en une demi-phrase lorsqu’il s’interroge sur l’opportunité de risquer le prestige et « la morale » de son pays alors que « l’Amérique a moins de moyens et moins de poids » pour peser sur les événements, en particulier pour installer de nouveaux pouvoirs. Comme il reconnaît la multipolarité du monde quand il souligne, nommément, les volontés chinoise et russe : « D’un autre côté, une intervention unilatérale ou fondée sur une coalition de volontaires suscite la résistance de pays qui craignent la réplique de cette politique sur leurs propres territoires (comme la Chine et la Russie) ».
Qu’est-ce qui fait le fond de la réflexion de l’ancien secrétaire d’Etat sinon le rôle et les limites de l’action américaine demain ?
« Nous ne pouvons nous permettre d’être entraînés (…) dans des engagements militaires à durée indéfinie » alors que les conflits ouverts prennent un « caractère de plus en plus sectaire » – un retour au fond, à la guerre de Trente Ans, avec les risques « en réagissant à une tragédie humaine » de ne parvenir qu’à « en faciliter une autre ». D’autant que, en même temps, « les impératifs stratégiques traditionnels n’ont pas disparu ». Ce qui veut dire – un point qu’il n’aborde pas – que pour maintenir leur prépondérance, les Etats-Unis ont besoin de revenir aux principes westphaliens, c’est-à-dire au respect des souverainetés des Etats et de leurs frontières, principes largement bafoués depuis la fin de la deuxième guerre mondiale sous tous leurs aspects, économiques, financiers… et militaires : pensons simplement au démantèlement de la Yougoslavie (7), ou plus récemment à la partition du Soudan (8), largement soutenus par Washington.
Ainsi, si l’on veut bien y réfléchir au-delà du cas syrien, ou de la fausse piste d’un retour à l’isolationnisme américain, Henry Kissinger ébauche, avec son expérience du monde, à 89 ans, une interrogation féconde, aussi large que pertinente, essentielle pour un avenir qu’il ne verra pas, qui n’est autre que celle de la tournure et des limites de la mondialisation.

 

Hélène Nouaille

 

Carte :
L’Allemagne après les traités de Westphalie (1648) (carte cliquable) : http://blog.mondediplo.net/IMG/jpg/Allemagne_1648-reduit.jpg

 

Notes : (1) The Washington Post, le 1er juin 2012, Henry Kissinger, Syrian intervention risks upsetting global order http://www.washingtonpost.com/opinions/syrian-intervention-risks-upsetting-global-order/2012/06/01/gJQA9fGr7U_print.html (2) John Charmley, Churchill’s Grand Alliance, the Anglo-American special relationship, 1940-57 Originally published : London, Hodder & Stoughton, 1995 Traduction française : Éditions Mols, Euredit, 2006, Collection Histoire “ Le but de Roosevelt était, selon Henry Kissinger, « d’écarter Hitler qui faisait obstacle à un ordre international de coopération basé sur l’harmonie, et non pas sur l’équilibre »”.
(3) Voir Léosthène n° 744/2012, le 28 mars 2012, Etats-Unis : les nuées s’amoncellent sur l’année 2013 “ Les gros nuages s’assembleront, quel que soit le vainqueur de la présidentielle, au 1er janvier 2013. – les coupes automatiques sur le budget de l’Etat, décidées en 2011 après que le comité ad hoc a échoué à trouver au final un compromis sur la question du plafond de la dette, prendront alors effet, pour moitié sur le budget de la défense, le reste sur les budgets civils.  – les baisses d’impôts décidées par George Bush pour les particuliers et les entreprises arrivent à échéance à la fin 2012. – l’allègement d’un tiers des prélèvements sociaux sur les salaires de 160 millions d’américains, signé par le président Obama en janvier dernier expire au 31 décembre 2012. Les analystes calculent que la conjonction de ces hausses représentera – sauf intervention du Congrès – 500 milliards qui pèseront sur l’économie en 2013, à cumuler avec la fin du plan de relance 2009, soit 2,8 pour cent du PNB des Etats-Unis”.
4) Blog d’Olivier Berruyer, avril 2012, Dossier complet sur la dette américaine http://www.les-crises.fr/tag/dette-americaine/
(5) Frédéric Lordon, entretien donné (décembre 2011) à la Revue des Livres (n° 3 janvier 2012) : « Nous assistons à l’écroulement d’un monde, des forces immenses sont sur le point d’être déchaînées ». http://www.revuedeslivres.fr/«-nous-assistons-a-l’ecroulement-d’un-monde-des-forces-immenses-sont-sur-le-point-d’etre-dechainees-»-entretien-avec-frederic-lordon/
(6) CNBC, le 5 juin 2012, US Already in ‘Recession,’ Extend Tax Cuts : Bill Clinton http://www.cnbc.com/id/47693595
(7) Voir Léosthène n° 371/2008, 16 février 2008, UE : l’ex Yougoslavie comme un protectorat ?
(8) Voir Léosthène n° 632/2011, le 8 janvier 2011, La partition du Soudan, comme un cauchemar