Le ministre britannique des Affaires étrangères, William Hague, a confirmé le 12 juillet dernier qu’un audit sur « l’équilibre des compétences » entre la Grande-Bretagne et l’UE va être réalisé par le Foreign Office, qui se donne deux ans pour examiner comment les règles européennes de subsidiarité sont respectées, pour quels bénéfices et quels coûts pour le royaume. Un bilan ? Ou plus que cela ?Cet audit était prévu dans l’accord de coalition passé entre Conservateurs et Libéraux-démocrates après les élections du 6 mai 2010. « Il n’y a pas eu d’analyse coût bénéfice de notre appartenance à l’UE depuis notre adhésion » (en 1973) rappelle le journaliste et député européen conservateur Daniel Hannan (1). Qui ajoute que le gouvernement s’est penché sur les chiffres à trois occasions : 1960 (la Grande-Bretagne crée en mai l’association européenne de libre-échange (AELE) avec l’Autriche, le Danemark, la Norvège, le Portugal, la Suède, la Suisse), 1967 (second veto du général de Gaulle à l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché commun), 1970 (le sommet de La Haye, en décembre 1969, prend acte de la candidature du Danemark, de l’Irlande, de la Norvège, du Royaume-Uni).
A chaque fois, en dépit de l’impact négatif que pouvait avoir l’adhésion envisagée sur les échanges avec le Commonwealth, « les ministres se rangèrent au point de vue que les gains diplomatiques contrebalançaient les coûts économiques ; et dans un schéma toujours actuel, ils se persuadaient que, une fois à l’intérieur, la Grande-Bretagne pourrait “user de son influence” pour rendre l’UE moins protectionniste et moins régulée ». Pourtant, quand il s’est agit de poser la question au pays, ce sont les arguments économiques qui ont été privilégiés. Effectivement, quand le Premier ministre David Cameron expliquait à la Chambre des Communes, le 24 octobre 2011, pourquoi il ne souhaitait pas organiser un référendum sur l’appartenance du royaume à l’UE, il soulignait (2) : « notre intérêt national est d’être dans l’UE, pour aider à déterminer les règles de gouvernance du marché unique, qui est notre plus gros marché à l’export, représentant plus de 50% de nos exportations et une part si importante des investissements au Royaume-Uni ».
En conséquence, expliquait-il au cours d’un long débat, « légiférer maintenant pour un référendum, incluant la question de savoir si la Grande-Bretagne doit quitter l’Union européenne, pourrait causer une grande incertitude et grever nos perspectives de croissance » (3). Huit mois plus tard, souligne la presse britannique qui rapporte les propos de l’opposition, l’audit annoncé par William Hague a des allures de manoeuvre politicienne. « Ce dont nous avons réellement besoin », déclarait ainsi le député travailliste David Martin, c’est, alors que « l’UE vit la crise la plus grave depuis l’adhésion du Royaume-Uni (…), c’est la réponse de l’Etat britannique à la crise de la zone euro, et non une esquive » destinée à ses propres députés conservateurs eurosceptiques (4). On le sait, une centaine de députés conservateurs (un sur trois) ont voté, début juillet, pour la tenue d’un référendum en dépit des consignes données par David Cameron aux Conservateurs.
Esquive ? C’est que le malaise britannique qui entoure le débat européen est grandissant, analyse Eric Albert pour le Temps helvétique.
« Depuis le refus du premier ministre, David Cameron, de signer le Traité européen de stabilité en décembre 2011, les eurosceptiques ont le vent en poupe. Début juillet, la Chambre des communes a de nouveau été la scène d’échanges très tendus au sujet d’un référendum sur l’appartenance à l’UE (…). Face au coup de boutoir des eurosceptiques, David Cameron peine à résister. Lui-même n’aime guère l’UE, comme le prouve son action depuis qu’il est le chef de file des conservateurs. L’une de ses premières décisions a été de retirer son parti du groupement de centre droit du Parlement européen, le Parti populaire européen, qu’il jugeait trop proeuropéen. Il a aussi fait passer une loi promettant un référendum en cas de nouveau traité. Constitutionnellement, il serait donc obligé de consulter les Britanniques si les institutions européennes changeaient ». Britanniques dont l’enthousiasme européen s’effrite (49% souhaitaient quitter l’UE en octobre dernier contre 40% d’avis contraire (5)).
Certes, David Cameron devra affronter les électeurs britanniques en 2014 et il sait que l’UKIP (UK Independence Party) le menace sur sa droite.
Mais en dehors des considérations électorales, il sait aussi que « les Britanniques ne sont pas heureux avec ce qu’ils ont » (7). Dit autrement, ils n’ont plus de désir d’Europe : loin de souhaiter “ plus d’Europe ”, ils se sentent entravés, menacés. « Trop de coûts, trop de bureaucratie, trop d’interférences dans des questions qui appartiennent aux Etats nations ou à la société civile, ou, en réalité, à chaque individu ». C’est bien la légitimité de l’autorité européenne qui est en question, un constat qui va beaucoup plus loin que le souci, réel, de protéger les intérêts de la place financière de la City, fortement malmenée par le scandale du Libor. La vieille démocratie britannique sait que seul le consentement de ses sujets à une autorité dont elle a le désir protège de la tyrannie : l’Angleterre l’a dit dès 1215 (Grande Charte concédée par le roi Jean à ses grands vassaux), elle a affirmé tout au long de son histoire son attachement aux « liberties » et à l’équilibre des pouvoirs (8).
Le malaise britannique est donc très profond, tenant à la pensée anglaise de la liberté, si soucieuse de la délibération de chaque individu, organisant, par la loi, sa relation au pouvoir en le préservant de la tyrannie. Comment comprendre cette relation à l’autorité ? C’est que, nous dit Anna Mirabile pour le comité d’organisation d’un colloque du Collège des Humanités sur l’autorité (9), « hors ce champ du désir et de la Loi – et force est de constater que nous y sommes – la main invisible des totalitarismes ne peut qu’engendrer ce que La Boétie appelle « la servitude volontaire ». Servitude qui implique toujours de renoncer à son propre désir, au profit d’un tyran. C’est ce renoncement qui produit la figure du Tyran, parce que dit-il, les hommes lui cèdent leur liberté, qu’ils n’ont même pas la force de la désirer » et ceci « uniquement parce que, s’ils la désiraient, ils l’auraient ». Etienne de La Boétie, ami de Montaigne, écrivait en 1549 dans son même Discours de la servitude volontaire que le tyran était un « mange-peuple »…
Non, les Britanniques (comme d’autres dans l’Union européenne, les Français et les Néerlandais l’ont fait savoir en 2005) ne sont pas heureux avec ce qu’ils ont. A leur manière, ils le disent. Ils n’ont pas envie de se faire manger par ce qui serait un Etat quand ils ne sont pas maîtres de son architecture, sachant qu’après tout, l’UE n’a d’autre puissance que celle qu’on lui donne. L’audit sur « l’équilibre des compétences » entre la Grande-Bretagne et l’UE annoncé par William Hague n’est pas qu’opportun en termes de politique politicienne : il offre aux Britanniques du temps pour résoudre une quadrature du cercle. Comment concilier la défense des « liberties », limites continûment imposées au fil des siècles au pouvoir politique de leurs souverains (l’Habeas corpus Act contre la détention arbitraire date de 1679) et ce que dénonce le député européen conservateur Daniel Hannan : « le droit européen a la primatie sur le droit britannique, et nous sommes largement gouvernés par les euro fonctionnaires non élus » (1) ?
Il est aisé de crier haro sur le baudet britannique, accusé de pousser par trop fort ses « intérêts » au détriment des autres – il s’y prête. Par exemple pour ne pas savoir (vouloir ?) imposer des limites aux pratiques dévoyées qu’engendre, via la City, la corruption d’un système financier qu’ils ont su imposer au reste du monde. Mais ils ouvrent une dispute très fertile, et nécessaire, si l’on sait entendre, sur les enjeux réels de la construction européenne pour chacun d’entre nous à l’aune de ce que les conseillers du roi Charles Stuart 1er, le vicomte Falkland et Sir John Colepepper (10) appelaient déjà en 1642 la vertu de la démocratie et le courage et l’industrie que la liberté engendre.
Pour le bonheur de tous*, à vous la parole, Messieurs les Anglais.

Hélène Nouaille

 

* Préambule de la déclaration française des Droits de l’Homme et du Citoyen en 1789. http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/dudh/1789.asp
Documents : Etienne de la Boétie (1530 1563), Le Discours de la servitude volontaire (1549). En ligne sur le site de l’Université du Québec à Chicoutimi, document produit en version numérique par Claude Ovtcharenko, bénévole. Téléchargeable (word, pdf ou rtf) : http://classiques.uqac.ca/classiques/la_boetie_etienne_de/discours_de_la_servitude/discours_servitude.html
La Grande Charte (Carta Magna de Jean Sans Terre, roi d’Angleterre) de 1215, contexte et traduction en français (Cliotexte): http://icp.ge.ch/po/cliotexte/le-moyen-age/grande.charte.html
Brève histoire de l’Union européenne, 1946 2005 (le Monde diplomatique) http://www.monde-diplomatique.fr/cahier/europe/histoire

 

Notes :
(1) The Telegraph, le 13 juillet 2012, Daniel Hannan, What a cost-benefit analysis of EU membership might reveal http://blogs.telegraph.co.uk/news/danielhannan/100170980/what-a-cost-benefit-analysis-of-eu-membership-might-reveal/
(2) PM’S statement on the European Council, le 24 octobre 2011, http://www.number10.gov.uk/news/pm-on-european-council/ Le débat au Parlement (voir p. 28 du document) : http://www.publications.parliament.uk/pa/cm201011/cmhansrd/chan212.pdf 111 députés contre 483 ont voté en faveur d’un référendum en dépit des consignes données par David Cameron aux Conservateurs.
(3) Léosthène n° 705/2011, le 26 octobre 2011, Grande-Bretagne : être ou ne pas être en Europe
(4) The Parliament.com, le 17 juillet 2012, Martin Banks, Commission urged to conduct ‘audit’ of Britain’s EU membership http://www.theparliament.com/latest-news/article/newsarticle/commission-urged-to-conduct-audit-of-britains-eu-membership/#.UAkF2q4tabF
(5) Le Temps, le 16 juillet 2012, Eric Albert, Londres va « auditer » ses relations avec l’UE http://www.letemps.ch/Page/Uuid/5b58ae34-cebc-11e1-870a-d199398163a7/Londres_va_auditer_ses_relations_avec_lUE
(6) The Guardian, le 24 octobre 2011, Sondage ICM Research mené du 21 au 23 octobre 2011, EU referendum: poll shows 49% would vote for UK withdrawal http://www.guardian.co.uk/world/2011/oct/24/eu-referendum-poll-uk-withdrawal?newsfeed=true
(7) The Sun, le 1er juillet 2012, David Wooding, Cam’s EU poll hint http://www.thesun.co.uk/sol/homepage/news/politics/4404503/PM-David-Cameron-hints-EU-referendum-poll-in-bid-to-head-off-Tory-revolt.html
(8) Voir Léosthène n° 123/2005, le 21 mai 2005, So British : le discours du trône (accès libre) http://leosthene.fr/spip.php?article381
(9) Colloque « DE L’AUTORITÉ », organisé par l’association « Le collège des Humanités », les 22 et 23 septembre 2012, Salle Rabelais à Montpellier (avec intervention d’Alexandre Adler, Myriam Revault d’Allonnes, É.Laurent, Jacques Attali…). Programme : http://le-college-des-humanites.fr/fr.php/collegehumanites/programme Anna Mirabile, l’argument : http://le-college-des-humanites.fr/fr.php/collegehumanites/largument Inscription : http://le-college-des-humanites.fr/fr.php/collegehumanites/sinscrire
(10) Réponse de Sa Majesté aux dix-neuf propositions des deux Chambres du Parlement, texte rédigé le 21 juin 1642 pour le Roi Charles Ier Stuart par ses conseillers, le vicomte Falkland et Sir John Colepepper Consultable en français dans Léosthène n° 123/2005 (accès libre) : http://leosthene.fr/spip.php?article381