Pour le Premier ministre japonais, Shinzo Abe (Parti libéral démocrate, conservateur), élu le 26 décembre dernier par la chambre basse après trois années d’opposition, protéger son pays des ambitions de son voisin chinois sur la région est une priorité. A une première visite à Washington, il a donc préféré mi-janvier le sud-est asiatique, consacrant quatre jours de visite au Vietnam, à la Thaïlande et à l’Indonésie – laissant la Birmanie à son vice-premier ministre Taro Aso, l’Australie, Brunei, les Philippines et Singapour à son ministre des Affaires étrangères, Fumio Kishida. Sa décision n’a pas échappé aux observateurs régionaux, qui suivent, sur fond de tension sino-japonaise autour des îles Diaoyu/Senkaku disputées entre les deux voisins, l’évolution de relations déterminantes pour l’ensemble de la région – et au-delà, on le comprend, pour les compétiteurs chinois et américains.Pourquoi de choix ? Réfléchit ainsi Bhubhindar Singh depuis Singapour dans une analyse publiée par le RSIS (Rajaratnam School of International Studies) (1).
« Cette décision du Premier ministre », qui occupe cette fonction pour la seconde fois (auparavant de septembre 2006 à septembre 2007) « a surpris les observateurs qui s’attendaient à ce que les Etats-Unis soient sa première étape. Le principal objectif de politique étrangère du nouveau gouvernement japonais est de restaurer la force des liens américano-japonais pour contrer ce qui a été perçu comme un affaiblissement durant le mandat du précédent gouvernement conduit par le Parti démocratique du Japon ». Bien sûr, il y avait l’agenda très rempli de Barack Obama, occupé aux cérémonies d’ouverture de son second mandat. Ce report peut avoir une apparence circonstancielle. Mais selon Bhubhindar Singh, le choix de l’Asie du sud-est a « une signification plus profonde ».
Depuis les années soixante et jusque dans les années quatre-vingt-dix, le Japon a été le principal moteur de la région, le premier investisseur et la locomotive du miracle asiatique et du développement spectaculaire des Tigres (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taiwan) et des Dragons (Indonésie Malaisie et Taiwan) – jusqu’à la crise financière des années 1995-1997. Bien sûr, « le Japon a maintenu ses engagements bien qu’étant lui-même enlisé dans une stagnation économique prolongée et de fréquents changements de gouvernement depuis les années 1990. Mais certains, cependant, avancent que sa présence et son influence dans le sud-est asiatique se sont sensiblement détériorées depuis le développement météoritique de l’économie chinoise ».
Cette montée en puissance de la Chine s’est accompagnée d’un très réel activisme chinois, aussi bien en termes bilatéraux qu’au travers de l’Association des Nations du sud-est asiatique, l’ASEAN. Lequel n’a pas été sans inquiéter certains de ses voisins, dont son concurrent indien, son vieil adversaire vietnamien, la très prudente Russie, partenaire et rivale, ou la commerçante Australie, très liée à Washington en particulier pour sa défense. « Non pas », précise Bhubhindar Singh, « que les pays du sud-est asiatique préfèrent que le Japon devienne une puissance régionale militaire ou joue un rôle hégémonique dans l’Asie de l’Est. Pour des raisons historiques évidentes, ils sont toujours prudents quant au rôle du Japon en matière sécuritaire dans la région ». Personne n’a oublié le comportement des Japonais pendant la seconde guerre mondiale.
« Néanmoins, devant les conséquences de la montée en puissance de la Chine et l’aggravation des disputes en Mer de Chine (2), ils attendent que le Japon contrebalance la puissance chinoise », au plan politique et même au plan militaire. On sait d’ailleurs que les dépenses japonaises sont en augmentation constante depuis 2001, censées correspondre au renforcement autorisé depuis 1945 de la défense côtière de l’archipel japonais (le budget de la défense japonais est supérieur à celui de la France). Notons que les incidents multiples (3) et la pression chinoise autour des îles Senkaku (nom japonais) ou Diaoyu (nom chinois), archipel inhabité situé, au sud du Japon, à 400km de l’île d’Okinawa et de sa base militaire américaine, ne sont pas à cet égard anodins, avec leurs implications régionales.
« En tant qu’initiateur de la farce d' »achat d’îlots » qui a conduit les relations sino-japonaises à l’impasse actuelle, le gouvernement nippon se doit tout d’abord de prendre des mesures pour reconstruire la confiance mutuelle avec la Chine » écrivait encore l’agence chinoise Xinhua (4) le 25 janvier dernier.
Shinzo Abe, en privilégiant à l’aube de son mandat ses partenaires régionaux, marque donc sa volonté d’y renforcer des positions économiques que son pays n’a jamais abandonnées (des marchés d’autant plus accessibles que la monnaie japonaise est appelée à se déprécier, du moins le nouveau gouvernement oeuvre-t-il dans ce sens avec la Banque du Japon). Quand les échanges sino-japonais sont passés de 18,4% du total des exportations japonaises en 2000 à 11,1% en 2011, l’importance des pays membres de l’ASEAN (Indonésie, Malaisie, Philippines, Thaïlande, Singapour, Vietnam) n’a pas évolué dans les mêmes proportions (de 9,7 à 10,9%), le Japon peut mieux faire et le nouveau gouvernement veut s’y employer. Mais le mouvement de Shinzo Abe a « une signification plus profonde ».
Il souhaite, et le dit (5), constituer une alliance défensive en contrepoids aux prétentions hégémoniques chinoises. « J’envisage une stratégie impliquant l’Australie, l’Inde, le Japon et l’Etat américain d’Hawaï afin de constituer une ceinture de diamant » – appelé ailleurs arc des libertés« pour sécuriser l’espace maritime commun qui s’étend de la région de l’Océan indien au Pacifique ouest ». Y seraient bien sûr associés les pays de l’ASEAN qui partagent les mêmes préoccupations en regard de la volonté chinoise de s’approprier la Mer de Chine méridionale – et ses îles (dont les Spratleys et leurs réserves halieutiques et en hydrocarbures). A cet effet, ajoute-t-il, « je suis prêt à investir, autant que je le pourrai, dans les capacités du Japon pour constituer cette sécurité ». On sait que les Etats-Unis, de leur côté, multiplient les accords commerciaux bilatéraux avec les mêmes pays de la région, en toute rivalité économique.
Si cette volonté diplomatique se confirme, nous assistons à une très intéressante double évolution. D’une vision jusqu’ici essentiellement « marchande », les aspects stratégiques laissés au seul contrôle américain, le Japon se donnerait une vision plus « stratégique » en reprenant un rôle actif autour d’une idée politique déjà exprimée en 2006 – constituer un arc des libertés destiné à surveiller et contenir la puissance chinoise. Ceci sans négliger les moyens de relance d’une économie apathique, politique monétaire comprise (ce qui annonce une vraie guerre des monnaies). Une idée dont nous pouvons anticiper qu’elle ne laissera personne indifférent, ni au niveau régional, où il se trouve des intérêts communs, ni en Inde, préoccupée par l’émergence chinoise, ni aux Etats-Unis, qui se disent inquiets du ton polémique des disputes sino-japonaises – et peut-être de l’affirmation stratégique de leur vassal et allié asiatique.

Hélène Nouaille

Cartes : Revendications territoriales et maritimes chinoises http://a406.idata.over-blog.com/4/23/42/31/38/carte16221–1-.gif
Principales routes maritimes en Mer de Chine : http://www.southchinasea.org/files/2011/08/sealanes.gif

 

Notes :
(1) RSIS (Rajaratnam School of International Studies), le 14 janvier 2013, Bhubhindar Singh, Abe’s First Overseas Trip: Why Southeast Asia ? http://www.rsis.edu.sg/publications/Perspective/RSIS0062013.pdf
(2) Voir Léosthène n° 784/2012, le 22 septembre 2012, Mers de Chine : les Chinois irritants et irrités
(3) Le Monde/AFP, le 24 janvier 2013, Des militants de Hongkong et Taiwan approchent des îles Senkaku http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2013/01/24/des-militants-de-hongkong-et-taiwan-approchent-des-iles-senkaku_1821538_3216.html
(4) Xinhua, le 25 janvier 2013, Un dialogue sincère est nécessaire pour briser la glace entre la Chine et le Japon http://french.cri.cn/621/2013/01/25/561s310545.htm
(5) Deutsche Welle, 21 janvier 2013, Abe advocates “security diamond” against China http://www.dw.de/abe-advocates-security-diamond-against-china/a-16538140