« Je vous prie de remarquer, messieurs, que je ne blâme ni n’approuve : je raconte » Talleyrand
Ainsi l’ancien procureur du Tribunal Pénal International pour l’ex Yougoslavie Carla del Ponte l’a t-elle confirmé à la Radio Télévision suisse-italienne (RSI), dimanche 5 mai au soir : ce sont les « rebelles » syriens qui ont utilisé des armes chimiques, pas les forces gouvernementales régulières. « Nos enquêtes devront encore être approfondies, vérifiées et confirmées à travers de nouveaux témoignages, mais selon ce que nous avons pu établir jusqu’à présent, pour le moment ce sont les opposants au régime qui ont utilisé le gaz sarin » – un agent neurotoxique dont l’utilisation est interdite depuis 1991 (1). Carla del Ponte travaille dans le cadre d’une commission d’enquête sur la Syrie, dépendant du Conseil des droits de l’Homme de l’ONU, créée en août 2011. Ses observations seront communiquées lors de ses prochaines sessions au Conseil (juin et septembre 2013, mars 2014).« Il existe des suspicions fortes et concrètes, mais pas encore de preuve incontestable » a ajouté la magistrate tessinoise, sans donner plus d’éléments sur lesquels des opposants ont utilisé ce gaz ni quelles en sont les victimes. Mais en précisant que « les investigations menées jusque-là ne permettaient pas de conclure que les forces gouvernementales syriennes avaient elles aussi employé des armes chimiques ».
Embarrassant, remarque la BBC sans le dire, mais en rapprochant les révélations de la magistrate suisse des raids israéliens sur la Syrie : « les allégations de Madame del Ponte concernant l’utilisation de gaz sarin par les rebelles surviennent après qu’Israël a mené une série d’attaques aériennes sur des cibles militaires syriennes tôt ce dimanche. Des responsables israéliens ont déclaré que leur armée avait frappé des envois de missiles iraniens sophistiqués destinés au mouvement du Hezbollah au Liban » (2). On se souvient aussi de l’avertissement du président Obama, qui souhaitait en avril dernier que l’enquête de l’ONU, « vigoureusement menée », établisse les faits, disant que l’utilisation de d’armes chimiques pourrait, « si elle était avérée, changer le jeu » (the use of such weapons would be a « game changer » if verified).
Le 30 avril, il reconnaissait que si, « avec différents degrés de certitude », les Etats Unis pensaient que des armes chimiques avaient été utilisées en Syrie, ils ne savaient « pas comment elles ont été utilisées, quand elles ont été utilisées, ni qui les a utilisées ».
Le Washington Times, qui ne manque pas une occasion de critiquer la présidence démocrate, met au fond l’accent, dans sa livraison du 5 mai (Obama cherche une nouvelle stratégie après avoir mal évalué le pouvoir d’Assad) sur une erreur d’appréciation, une mauvaise lecture, dont il donne complaisamment le détail (3). « Un inventaire de leurs déclarations publiques montre que les responsables de l’administration Obama estimaient l’année dernière que la tactique brutale d’Assad, comme son assaut sur la ville d’Alep, l’amènerait à devoir faire face à une opposition interne et à perdre le pouvoir au bénéfice de l’amalgame d’islamistes et de rebelles laïques qui combattaient son régime ». Les jours du dirigeant syrien sont en effet annoncés comme comptés depuis deux ans – et pas seulement aux Etats-Unis.
Tout d’abord, en mars 2011, explique pour le quotidien James Philips, un analyste d’Heritage Foundation, Obama a pensé que le dirigeant syrien était un « réformateur avec lequel on pouvait discuter ». Il s’est tourné vers l’ONU et le Conseil de sécurité, ce qui a donné à « la Russie, un allié de poids de la Syrie, et à la Chine » l’opportunité d’opposer leur veto à toute résolution autorisant l’usage de la force. Pire, quand les combats se sont intensifiés, « l’administration Obama s’est trompée, comparant la révolte en Syrie aux soulèvement de Tunisie et d’Egypte », où l’armée a joué un rôle déstabilisateur pour le pouvoir. Mais l’armée syrienne a fait un choix, malgré les défections, celui de défendre le pouvoir en place – et même si elle finit par choisir de se sauver elle-même en lâchant Bachar el Assad, « le moment n’est pas encore proche ».
De fait, conclut le quotidien en citant un ancien responsable du Pentagone, « il existe une pression internationale pour intervenir, mais comment pourrions-nous intervenir exactement ? Et dans quel but ? Ce que nous voyons est une guerre civile, ce qui signifie que nous devrons soutenir un côté, ou des côtés, puisqu’il y a de multiples factions qui se combattent les unes les autres. Tous ceux qui combattent du même côté ne partagent pas les mêmes objectifs politiques. Le bilan de nos tentatives pour trier les gagnants, si l’on peut s’exprimer ainsi, est plutôt mitigé ». On ne saurait résumer plus clairement la situation. Remarquons que si Barack Obama a mal apprécié la situation, il n’a pas cédé aux demandes franco-britanniques d’une intervention de l’OTAN sur le modèle libyen.
Mais… Mais il y a aujourd’hui l’intervention israélienne, frappant des cibles militaires sur le territoire syrien.
Le président américain avait lors du premier raid dans la nuit de jeudi 2 au vendredi 3 mai, estimé qu’Israël était dans son droit : « je continue à croire que les Israéliens, de manière justifiée, doivent se protéger contre le transfert d’armes sophistiquées à des organisations terroristes comme le Hezbollah. Nous nous coordonnons étroitement avec Israël, en reconnaissant qu’ils sont très près de la Syrie, très près du Liban » (4). Les missiles visés par le raid, d’origine iranienne, étaient-ils destinés au Hezbollah ou bien à l’armée régulière syrienne ? Jonathan Marcus, pour la BBC, le reconnaît : « ce qui n’est pas clair, a reconnu un responsable américain, est la destination exacte des missiles (…). Cet épisode illustre une fois de plus le triangle fort des relations entre Téhéran, Damas et le Hezbollah. En réalité, des rapports récents soulignent l’engagement croissant du Hezbollah dans la guerre civile syrienne avec – selon certaines sources – des centaines de combattants du Hezbollah soutenant le président Assad sur le terrain » (5).
L’Iran a intérêt à armer le Hezbollah, et le président Assad y est peut-être favorable, contre une aide de combattants libanais en Syrie, certes. Et puis, continue Jonathan Marcus, « si M. Assad survit à Damas, alors un Hezbollah renforcé devient une menace permanente pour transformer la crise en conflit régional – quelque chose que les Etats-Unis et leurs alliés cherchent désespérément à éviter ». Mais, le second raid israélien, celui du dimanche 5 mai aux petites heures ? On en sait peu de choses – il visait et a détruit un centre militaire de recherche, et non pas un convoi d’armement. « Nous entrons ici dans un nouveau territoire », conclut notre analyste. Bien sûr, quelle que soit la réaction réelle des Syriens au-delà des déclarations (« Toutes les options sont ouvertes »), « il est difficile d’imaginer que les transferts d’armes vont être arrêtés ». Mais, « pendant que le président Barack Obama hésite à agir pour mettre en oeuvre sa “ligne rouge” si Damas utilisait des armes chimiques, Israël est déterminée à faire respecter la sienne propre, qui concerne le transfert d’armement sophistiqué au Hezbollah ».
Les déclarations de Carla del Ponte – non, ce n’est pas Bachar el Assad qui a ouvert la boîte de Pandore – ne vont pas aider le président américain, ni ses alliés européens va-t-en guerre, à se trouver une nouvelle ligne directrice quand leur lecture initiale de la situation syrienne était, le mot est anglais mais précis, du whishfull thinking.
On hésite pour la traduction entre voeu coupable et voeu pieux.

Hélène Nouaille

Carte : Le flux des réfugiés syriens dans les pays voisins au 22 avril 2013 : http://www.courrierinternational.com/files/corentin.pennarguear@hotmail.fr/2904-CarteRefugiesSyrie.JPG

 

Notes :
(1) La Tribune de Genève, le 6 mai 2013, Les rebelles syriens auraient utilisé du gaz sarin http://www.tdg.ch/monde/rebelles-syriens-utilise-gaz-sarin/story/28020096 Sur le site d’RSI (en italien), article, vidéo de Carla de Ponte (2’55) et audio intégrale (5’23) : http://info.rsi.ch/home/channels/informazione/info_on_line/2013/05/05–Gas-sarin-in-mano-ai-ribelli-si
(2) BBC News, le 6 mai 2013, Syria crisis : UN’s del Ponte says evidence rebels ‘used sarin’ http://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-22424188
(3) The Washington Times, le 5 mai 2013, Rowan Scarborough, Obama looks for a new strategy after misreading power of Assad http://www.washingtontimes.com/news/2013/may/5/obama-looks-for-new-strategy-after-misreading-powe/?page=all#pagebreak
(4) Le Figaro/AFP, le 4 mai 2013, Obama prend la défense d’Israël http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/05/04/97001-20130504FILWWW00433-obama-prend-la-defense-d-israel.php
(5) BBC News, le 5 mai 2013, Jonathan Marcus, Israeli air strikes : A warning to Syria’s Assad http://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-22419221