Amertume et désarroi à Bruxelles. « Les diplomates européens ont été abasourdis cette semaine par l’annonce que l’Arménie, qui était sur le point de renforcer ses liens avec l’Union européenne en novembre, rejoindra en lieu et place une Union douanière conduite par la Russie » constate le Wall Street Journal (1).

Mardi 3 septembre, le président arménien Serge Sarkissian, en visite à Moscou, a fait part à Vladimir Poutine de sa décision de rejoindre l’Union douanière Russie Biélorussie Kazakhstan « et de prendre toutes les mesures nécessaires pour cela, puis de participer à la formation d’une union économique eurasiatique ». Il ne signera pas l’accord de libre-échange et d’association tel que proposé par l’Union européenne et qui devait être paraphé le 29 novembre prochain à Vilnius (Lituanie), lors du prochain sommet du « Partenariat oriental » (2) de l’UE (Arménie, Azerbaïdjan, Géorgie, Moldavie, Ukraine et Biélorussie), après quatre ans de travaux.

« La surprise des responsables européens transparaissait clairement mercredi à l’hésitation de leurs premiers commentaires » relevait encore le quotidien américain. «“Nous cherchons des clarifications complémentaires de la part des Arméniens” a déclaré Maja Kocijancic, l’un des porte-paroles de l’UE pour les affaires étrangères. “Nous pourrons alors évaluer ce que cela implique”». Le ministre suédois des Affaires étrangères, dont le pays, avec la Pologne, s’est beaucoup impliqué, est lui plus direct – via twitter : « L’Arménie a négocié durant quatre ans un accord d’association avec l’UE. Maintenant son président préfère le Kremlin à Bruxelles ».

Ce que n’évoque pas le Wall Street Journal, c’est l’étendue de la surprise américaine. Lundi 2 septembre encore, John Heffern, l’ambassadeur américain à Erevan déclarait aux journalistes : « L’Arménie a réussi à négocier avec l’Union européenne un accord d’association et un accord de libre-échange approfondi et complet. Les Etats-Unis ne sont pas partie prenante de ce processus, mais nous félicitons les deux côtés de leur succès » (3).

Le chef de l’administration présidentielle arménienne, Vigen Sargsian, commente la décision de son président (4) : « La décision de l’Arménie de se joindre à l’union douanière ne signifie pas la fin ou la suspension de notre dialogue politique avec l’UE ». Même si, pour l’UE, l’appartenance aux deux associations est impossible. « Nous sommes conscients que l’adhésion à l’Union douanière (de la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan) pourrait contredire certaines dispositions de l’accord relatif à la création d’une zone approfondie de libre-échange avec l’UE. La position de l’Arménie est connue : nous avons toujours dit que nous essaierions de rendre ces dispositions compatibles ». Mais, dans l’intérêt du pays, qui commande, il faut « séparer les composantes économiques et politiques de notre coopération avec l’UE ». De surcroît, remarque le porte-parole du Parti républicain arménien, Edouard Sharmazanov « la Fédération de Russie est notre partenaire stratégique. Nous sommes un membre de l’Organisation du Traité de sécurité collective ».

Chacun sait que la petite Arménie, pays enclavé d’un peu plus de trois millions habitants, un PIB de 9,9 milliards de dollars, a pour principal partenaire économique son voisin du nord : les échanges bilatéraux ont atteint 1,2 milliards de dollars en 2012 (en augmentation de 22%). La Russie y a, dans le même temps, investi près de 3 milliards de dollars. Mais il y a plus, résume dans son éditorial du 4 septembre Ara Toranian pour Arménie Magazine (5) : « Comment ce petit pays, en butte aux menaces de guerre permanentes de son riche voisin azerbaïdjanais et de l’Etat génocidaire turc, pouvait-il se permettre de contrarier la Russie, son seul partenaire stratégique, en facilitant la pénétration de l’influence occidentale dans la région ? ». Le secrétaire du Conseil de sécurité nationale, Arthur Baghdassarian, accompagnait d’ailleurs son président à Moscou, désirant s’assurer que les engagements arméno-russes ne souffriraient pas des récentes tractations entre la Russie et l’Azerbaïdjan.

L’Arménie privilégie donc, en fonction de sa situation particulière et de marges de manœuvre réduites, ses intérêts. Comme d’autres, et comme il est légitime. Nous l’avions relevé ici (6), l’Ukraine, concernée par le « partenariat oriental » de l’UE, ne fait pas autre chose. Que disait le ministre ukrainien des affaires étrangères, Leonid Kojara, en juin dernier ? Entre l’Union européenne et l’Union douanière avec la Russie, « c’est un jeu de balancier, c’est vrai. Il y a eu énormément de déclarations de dirigeants russes nous invitant à rejoindre l’Union douanière. Mais cela ne signifie pas que l’Ukraine exerce un chantage vis-à-vis de l’UE. Nous ne faisons que suivre nos intérêts nationaux. Nous nous devons d’entretenir de bonnes relations avec l’UE comme avec la Russie ». Une déclaration marquée au coin du bon sens, plus partagée peut-être que ne le pense le commissaire à l’élargissement européen. Qu’on en juge.

L’inattendu vient encore du Caucase, mais cette fois de Géorgie – oui la Géorgie en guerre avec Moscou en 2008 autour de l’Abkhazie.

« S’exprimant à la télévision nationale le 4 septembre, le Premier ministre géorgien, Bidzina Ivanishvili a déclaré : “Je garde un œil attentif sur l’Union eurasienne (russe), et nous nous y penchons. A ce stade je n’ai aucune position à ce propos. Si nous considérons (après étude) qu’elle est dans l’intérêt stratégique de notre pays, alors pourquoi pas ? Mais pour l’instant nous n’avons aucune position » (7). Emotion bruyante sur les bancs des députés géorgiens parmi les atlantistes, émotion muette du côté de l’UE, silence total dans la presse, attention soutenue du côté de l’agence chinoise Xinhua, qui rappelle que « le concept d’Union Eurasienne, proposé tout d’abord par le président kazakh Nursultan Nazarbayev dans un discours en 1994 a été remis au goût du jour en 2011 par le Premier ministre russe de l’époque Vladimir Poutine ». Beaucoup d’observateurs pour de si petits pays – mais le Caucase est un couloir stratégique (oléoducs, gazoducs) et fait frontière avec le sud de la Fédération de Russie.

Bruxelles voulait, selon la présidente lituanienne, Dalia Grybauskaitė, affirmer sa stature stratégique. Sa stature stratégique ? Occupant la présidence du Conseil de l’UE, la Lituanie, épaulée par la Suède, s’est beaucoup investie dans un projet qui bouscule frontalement les intérêts russes, malgré les réserves exprimées par l’Allemagne, très liée à Moscou (premier investisseur étranger en Russie) et très consciente de ce que veut dire un rapport de force. Dans l’espace géopolitique du Caucase, complexe (pluralité ethnique, religieuse et linguistique), la constante est l’instabilité, que la Russie tsariste s’est déjà efforcée de contenir, aggravée aujourd’hui par les foyers islamistes résiduels en Tchétchénie et au Daguestan, maintenus dans la Fédération de Russie. Qui a imaginé que la Russie laisserait à découvert son flan sud ?

L’Arménie, isolée, frontières fermées à l’est avec la Turquie, à l’ouest avec l’Azerbaïdjan, entrouverte avec la Géorgie quand tout va bien, très réduite avec l’Iran, peut-elle raisonnablement attendre sa sécurité de l’UE ? Le camouflet révèle l’inconsistance de la réflexion stratégique de l’Union européenne, sans travail sérieux sur ses frontières, sa défense commune, les relations qu’elle peut entretenir hors simulacre de guerre froide pour des intérêts qui ne sont pas les siens avec une grande voisine qui fait partie de l’histoire et de la géographie européennes. N’en doutons pas : la Commission livrera à la presse, à destination de « l’opinion publique », un habillage adéquat. Rien qui ne puisse dissimuler son impuissance à nos voisins ni bien sûr ne puisse porter remède à un dysfonctionnement structurel qu’elle n’a d’ailleurs ni les moyens, ni la légitimité de résoudre.

L’Union européenne n’a pas de stature stratégique. Et de ceci, elle est seule responsable.

Hélène Nouaille

 

Infographie : Union douanière Russie, Biélorussie, Kazakhstan http://fr.rian.ru/infographie/20100630/186988123.html
Cartes : Le Caucase : http://www.sciencespo.fr/bibliotheque/statique/armenie/images/images6/caucase_01_o.jpg
L’Arménie : http://www.terre-des-iles.com/medias/images/terre-des-iles-voyages-l-armenie.jpg
Notes : (1) The Wall Street Journal, le 4 septembre 2013, Naftali Bendavid et Laurence Norman, EU Stunned by Armenia U-Turn http://blogs.wsj.com/brussels/2013/09/04/eu-stunned-by-armenia-u-turn/
(2) Le Partenariat oriental sur le site de la Commission européenne http://eeas.europa.eu/eastern/index_fr.htm
(2) Arménie Magazine, le 3 septembre 2013, Les Etats-Unis soutiennent l’intégration de l’Arménie à l’Europe http://www.armenews.com/article.php3?id_article=92700
(3) Arménie Magazine, le 5 septembre 2013, Erevan n’exclut pas une association avec l’UE http://www.armenews.com/article.php3?id_article=92766
(4) Arménie Magazine, le 4 septembre 2013, Ara Toranian, Europe : Vladimir Poutine sonne la fin de la récréation http://www.armenews.com/article.php3?id_article=92746
(5) Léosthène n° 854/2013, le 15 juin 2013, L’Ukraine, courtisée à l’Est et à l’Ouest

(6) EUObserver, le 4 septembre 2013, Georgia PM says “why not ?” on Eurasian Union http://euobserver.com/foreign/121315
Léosthène, Siret  453 066 961 00013 FRANCE  APE 221E  ISSN 1768-3289.

Directeur de la publication : Yves Houspic Directrice de la rédaction : Hélène Nouaille
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