« Alors que les Philippines et les Etats-Unis resserrent leurs liens miliaires, il n’est pas évident de savoir si ce renforcement va conduire à plus de calme ou plus de discorde dans la mer de Chine méridionale ». Le propos est de Richard Javad Heydarian, analyste philippin et maître de conférence en sciences politiques à l’université de Manille. Il réfléchit pour Asia Times (1) aux conséquences possibles des négociations entre Washington et Manille, négociations qui devraient se conclurent en ce mois de septembre : « Les Philippines ont provisoirement accepté d’autoriser une présence militaire américaine accrue sur leur sol, quand montent des tensions avec la Chine autour de territoires contestés en mer de Chine. L’accord fournit un cadre pour la présence semi permanente, “en rotation”, de troupes américaines et de matériel militaire aux Philippines ».Le secrétaire à la Défense américain Chuck Hagel était le 30 août dernier à Manille pour affirmer « les liens indéfectibles » entre les Etats-Unis et leur ancienne colonie. Il affirmait aussi que le règlement des contentieux territoriaux en mer de Chine méridionale devait se faire « pacifiquement et sans coercition ». Mais le président philippin Benigno Aquino annulait, dans le même temps sa visite programmée à Pékin. Que se passe-t-il ?
Au-delà de la volonté de réorientation stratégique vers l’Asie exprimée par le président Obama, il y a le sentiment que les Etats de l’Asie du Sud-Est ont de leurs intérêts et de leur sécurité. Or ce sentiment, complexe, a évolué depuis la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS (1991). Une note très complète de l’IRSEM (2) en reprend clairement l’historique. « Avec la fin de la Guerre froide, le repli américain semblait une évidence. Si l’engagement américain était lié aux menaces soviétiques, il ne semblait plus justifié désormais (…). Les tensions commerciales prenaient le pas sur les enjeux stratégiques ». L’heure était à l’expansion économique du Japon, au dialogue régional au sein de l’ASEAN (Association des nations du Sud-Est asiatique). Un Asean Regional Forum (ARF) était lancé en 1994, qui incluait la Russie et la Chine.
C’est dans ce contexte que les alliés traditionnels des Etats-Unis dans la région (Thaïlande, Philippines) restreignent les facilités militaires accordées à Washington. Les Philippines ne renouvèlent pas leur accord sur les bases militaires US en 1991, la Thaïlande refuse en 1994 la demande du président Clinton pour de nouvelles facilités navales. « Le Japon faisait de l’Asie du Sud-Est son nouvel atelier, grâce à des investissements massifs. La Malaisie et Singapour prétendaient regarder vers l’Est – et en particulier vers le “modèle” japonais (…). Après les événements de Tienanmen (1989), la Chine trouvait en ses voisins asiatiques, avec lesquels elle terminait une longue série de normalisations diplomatiques et qui ne redoutaient pas encore sa puissance, des soutiens à peine feutrés face aux condamnations occidentales ».
On se souvient des succès économiques des Tigres (Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande) et des Dragons (Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan). Nous sommes dans les années 1990. Les appels du président Bill Clinton (1993-2001) pour « une nouvelle communauté pacifique », une zone de libre échange pan-pacifique rencontrent le scepticisme d’une région persuadée d’avoir trouvé un nouveau modèle, autour de valeurs proprement asiatiques. Survient la crise financière de 1997-1798. Tigres et Dragons s’estiment trahis et humiliés par les conditions imposées par le Fonds monétaire international (FMI) – c’est à dire par Washington. L’Indonésie en particulier refuse l’aide offerte. L’ère d’unilatéralisme ouverte en janvier 2001 avec l’arrivée de George Bush junior va accentuer le malaise.
La montée en puissance de la Chine paraît alors à une majorité de pays de la région une alternative prudente à la volonté hégémonique américaine, d’autant que l’engagement des Etats-Unis en Afghanistan – et ce qui est perçu comme une « pente islamophobe » chez George Bush a des répercussions internes (Indonésie, Malaisie, Thaïlande) et, comme la guerre en Irak, provoque des divisions au sein de l’ASEAN. Nous voici sous la présidence Obama. La Chine a amplifié son développement économique, le président américain estime que le cœur de la croissance mondiale s’est déplacé vers l’Asie et que le seul futur compétiteur des Etats-Unis est la Chine, avec laquelle, pour des raisons d’interdépendance à la fois stratégiques, économiques et financières, il entretient des relations ambiguës.
Il choisit de se ré intéresser à l’ASEAN (négligée par George Bush), de multiplier les accords de commerce bilatéraux avec les pays de la région, de promouvoir un partenariat Trans Pacifique : il veut se montrer « pro ASEAN » et non pas « anti chinois ». Mais ?
Mais parallèlement, nous dit Rémi Perelman pour l’excellente lettre Asie 21 (3), parce que la Chine ambitionne de devenir rapidement une puissance maritime, « l’opposition stratégique entre les États-Unis et la Chine ne va faire que s’accroître ». Il s’agit en effet « de ne pas laisser la Chine 1) étendre son hégémonie sur le Pacifique ; 2) ni contrôler les voies maritimes empruntant la mer de Chine du sud. Pour cela, Washington va mobiliser ses alliés traditionnels (Australie, Japon, Inde) et favoriser leurs relations avec les pays d’Asie du Sud-Est (Indonésie, Philippines, Vietnam) ». Washington fournit à ses alliés un armement sophistiqué pendant que « les dépenses de défense en Inde, Chine, Japon, Corée du Sud et Taïwan ont pratiquement doublé en dix ans et quadruplé en Chine ».
Nous voyons donc apparaître le concept « d’alliance indopacifique, structurée autour de quatre relais stratégiques, quatre piliers : Australie, Inde, Japon, Philippines », avec en appui, l’Indonésie, le Vietnam et la Thaïlande, liés par des accords avec les Etats-Unis et capables d’organiser des actions communes avec les premiers – même si l’Inde n’est pas alignée sur Washington. C’est dans ce contexte que s’inscrit, pour les troupes américaines « le retour aux Philippines (base General Santos sur Mindanao, construite par les Américains dans les années 90, aéroport gros porteurs et avions de combat, port en eaux profondes où peuvent accoster des porte-avions) ». Avec « quatre objectifs : assistance humanitaire après catastrophes naturelles, escale entre la côte Ouest des Etats-Unis et le Moyen-Orient, assistance à la lutte anti-insurrectionnelle, base de projection régionale, dont la mer de Chine du sud ».
Sans oublier la souveraineté sur la mer de Chine méridionale, question que la Chine veut traiter régionalement question que ses partenaires et les Etats-Unis veulent internationaliser, ni les conflits autour des îles Spratleys ou des îles Senkaku/Diaoyu, disputées entre la Chine et le Japon.
Pour autant, les intérêts des pays de la région sont étroitement liés à la puissance économique chinoise : ainsi l’Indonésie a-t-elle signé un partenariat stratégique avec Pékin. L’alliance américaine, qui a, comme on le voit, fortement fluctué depuis la fin de la Guerre froide, n’est pas stable. De son côté, explique Rémi Perelman, « la Chine teste la réactivité occidentale en risquant des conflits limités avec le Vietnam et les Philippines, probablement pas avec un Japon gouverné à droite, tout en accentuant son entrisme dans les pays de son voisinage qui ne lui sont pas hostiles, même si certains comme la Birmanie se permettent des rebuffades à son égard ». Et n’oublions pas qu’elle a aussi un levier au Moyen-Orient, où elle soutient l’Iran (et son allié syrien), fournisseur en hydrocarbures.
Pourquoi le retour militaire américain aux Philippines pose-t-il particulièrement question ? Après tout, Washington a déjà envoyé plus d’hommes en Australie (2500 prévus en 2016) (4) sur sa base de Darwin. Parce que Manille dispose, comme le Japon, d’un accord de défense mutuelle avec les Etats-Unis. Lesquels seraient contraints de s’engager directement si l’un ou l’autre étaient attaqués – comprenons par la Chine.
« Le monde se trouve pendu aux relations de ces deux grandes puissances » conclut Rémi Perelman.
On ne saurait mieux dire.

Hélène Nouaille
 

Cartes :
Tensions en mer de Chine (Philippe Rekacewicz, 2008), cliquer sur grand format http://www.monde-diplomatique.fr/cartes/tensionsenmerdechine
Revendications chinoises en mer de Chine http://a406.idata.over-blog.com/4/23/42/31/38/carte16221–1-.gif
Principales routes maritimes dans la région http://www.southchinasea.org/files/2011/08/sealanes.gif
Occupation des îles Spratleys http://www.southchinasea.org/files/2011/08/sealanes.gif
Gaz et pétrole aux Spratleys http://www.globalsecurity.org/military/world/war/images/schinasea.gif
 

Notes :
(1) Asia Times, le 9 septembre 2013, Richard Javad Heydarian, More US boots on Philippine soil http://www.atimes.com/atimes/Southeast_Asia/SEA-01-090913.html
(2) Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), Etude n° 14, 7 mai 2012, L’évolution du débat stratégique en Asie depuis 1945 http://www.defense.gouv.fr/content/download/163028/1682715/file/EtudeIRSEM14Finale.pdf
(3) Lettre Asie21-Futuribles n° 59, février 2012, Rémi Perelman, Notes de travail, Les alliances en Asie nouées autour du pivot américain en Asie-Pacifique http://asie21.com/asie/index.php?option=com_content&view=article&id=511:es-alliances-en-asie-nouees-autour-du-pivot-americain-en-asie-pacifique-remi-perellman-fevrier-2012&catid=65:generalites&Itemid=115
(4) Lignes de défense, le 17 juin 2013, Philippe Chapleau, Les forces US vont augmenter leur présence en Australie. En durée et en nombre… http://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2013/06/17/les-forces-us-vont-augmenter-leur-presence-en-australie.html
Sur le même thème : n° 815/2013, le 26 janvier 2013, Japon : un arc des libertés face à la Chine Pour le Premier ministre japonais, Shinzo Abe (Parti libéral démocrate, conservateur), élu le 26 décembre dernier par la chambre basse après trois années d’opposition, protéger son pays des ambitions de son voisin chinois sur la région est une priorité. La montée en puissance de la Chine s’est accompagnée d’un très réel activisme chinois, aussi bien en termes bilatéraux qu’au travers de l’Association des Nations du sud-est asiatique, l’ASEAN. Shinzo Abe souhaite, et le dit, constituer une alliance défensive en contrepoids aux prétentions hégémoniques chinoises. « J’envisage une stratégie impliquant l’Australie, l’Inde, le Japon et l’Etat américain d’Hawaï afin de constituer une ceinture de diamant » – appelé ailleurs arc des libertés« pour sécuriser l’espace maritime commun qui s’étend de la région de l’Océan indien au Pacifique ouest ». Nous assistons à une très intéressante évolution. Analyse.
n° 784/2012, le 22 septembre 2012, Mers de Chine : les Chinois irritants et irrités Au-delà de son différent avec le Japon à propos des îles Senkaku ou Diaoyu, un petit archipel situé à 200km au nord de Taiwan et à 400km à l’est de l’île japonaise d’Okinawa (sud du Japon), la Chine continue d’affirmer ses prétentions « à forger sa souveraineté sur la mer de Chine du Sud » nous dit Rémi Perelman dans la dernière livraison de la lettre Asie 21. De fait, la Déclaration sur la conduite des parties en mer de Chine méridionale, signée en 2002, confirmée en 2006 par une déclaration commune à l’occasion d’un sommet de commémoration de la coopération Chine ASEAN tenu à Nanning en Chine, n’est pas respectée. Pas très prudente, ni rationnelle, donc, la position chinoise – sauf à penser que la passion nationaliste qui a saisi le pays sert le Parti, où les divisions persistent à la veille du 18e Congrès. Toute à son bras de fer en interne, la Chine manierait donc pour l’heure l’émotion populaire à usage personnel. Analyse.
n° 261, le 2 décembre 2006, Iles Spratleys : disputes entre dragons en mer de Chine Histoire de dragons : un gros dragon, la Chine, et de plus petits (Taiwan, Malaisie, Brunei, Vietnam, Philippines) se disputent une centaine de cailloux à peu près inhabités et inhabitables en mer de Chine méridionale. L’affaire est ancienne, attisée par la présence avérée de réserves d’hydrocarbures en temps de disette, réserves dont on ne connaît ni l’importance exacte, ni les “ propriétaires ” légitimes. Malgré des déclarations récentes (31 octobre 2006) sur la recherche d’un consensus, la Chine tente d’imposer “son” ordre dans les discussions, qu’elle veut bilatérales. Imagine-t-on le tout petit sultanat de Brunei tout seul en face de Pékin ? Ou que la région Asie veuille dire, dans l’esprit des acteurs régionaux, Empire du milieu élargi ? Soubresauts possibles d’une crise latente.