« La Russie et l’Egypte sont des partenaires traditionnels, des partenaires historiques de long terme. Notre coopération est fondée sur une amitié qui n’est pas conditionnelle entre nos nations. Nous suivons avec beaucoup d’attention les développements politiques dans votre pays et nous souhaitons tout le succès possible aux dirigeants égyptiens sur le chemin de la paix et de l’accord national » (1). Le 13 février dernier, Vladimir Poutine recevait à Moscou le maréchal Abdelfattah Al-Sissi, vice premier ministre, et ministre de la Défense égyptien ainsi que Nabil Fahmy, ministre des Affaires étrangères. Lesquels avaient rencontré, plus tôt dans la journée, leurs homologues russes, Sergueï Choïgou pour la Défense et Sergueï Lavrov pour les Affaires étrangères.Ainsi se confirme le rapprochement entre Moscou et Le Caire, annoncé le 14 novembre 2013 avec la visite des deux ministres russes en Egypte, visite précédée par celle du chef du renseignement militaire russe, Viatcheslav Kondraskou début novembre. C’est alors, qu’un mois après l’annonce du gel de l’aide américaine, les Russes évoquaient la vente possible à l’Egypte d’armements nécessaires (systèmes de défense antimissiles, systèmes de défense côtière, missiles antinavires, munitions diverses mais aussi avions de combats, des MiG-29M/M2, des hélicoptères Mi-35 etc.). Le problème du financement (entre 2 et 4 milliards de dollars selon les sources) serait résolu par l’Arabie Séoudite, comme Riad l’avait promis précédemment, et par les Emirats arabes Unis.
« Il est vrai », écrivait alors Hicham Mourad pour le l’hebdomadaire égyptien al Ahram, publié en français, « que ce réchauffement égypto-russe a un rapport de cause à effet avec la récente tension entre l’Egypte et les Etats-Unis, à la suite de la destitution de l’ex président islamiste, Mohamad Morsi, le 3 juillet, et la conséquente répression violente des Frères musulmans. Le mécontentement de Washington s’est traduit par sa décision, le 9 octobre, de geler 260 millions de dollars de l’aide militaire annuelle accordée à l’Egypte et la suspension de la livraison de certains gros systèmes d’armement : chasseurs F-16, chars M-1 Abrams, missiles antinavires Harpoon, hélicoptères de combat Apache » (3). Une décision mal perçue par l’opinion comme par les dirigeants égyptiens.
Aucun détail n’a été donné publiquement, Sergueï Lavrov précisant simplement lors d’une conférence de presse commune avec les ministres égyptiens : « Nous avons convenu d’accélérer la préparation des documents qui relanceront notre coopération militaire et militaro-technique. Ces questions ont fait l’objet de négociations entre le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou et le premier vice-Premier ministre, ministre de la Défense de l’Egypte Abdelfattah Al-Sissi » (2). Si l’événement a suscité une abondante littérature dans la presse égyptienne, les observateurs sont restés prudents, à l’exemple d’Hassan Abou-Taleb (4) qui, s’il convient qu’il « s’agit d’abord de mettre un terme à nos relations privilégiées avec les Etats-Unis » et de ne pas, dans l’Egypte nouvelle, « refaire les mêmes erreurs qui ont poussé l’Egypte dans le passé à s’écarter de la Russie pour se contenter de l’Occident et de Washington », souligne que « le véritable intérêt de l’Egypte réside dans l’établissement de relations équilibrées avec toutes les forces internationales ».
Du côté russe, pas de superlatifs non plus. Mais le président Poutine a réservé, ce qui n’était pas officiellement prévu, un entretien particulier au maréchal Al-Sissi, en prenant soin dès l’entrée de rappeler l’ancienneté des relations russo-égyptiennes, qui « ont soixante dix ans cette année » (voir le document en bas de page). Et, selon l’AFP (5), apporté clairement son soutien à la candidature (non encore officielle, mais « si cela convient au peuple égyptien ») d’Abdelfattah Al-Sissi à la présidentielle à venir : « Je sais que vous avez pris la décision de présenter votre candidature à la présidentielle en Egypte » a-t-il dit à la télévision russe. « C’est une décision très responsable, de s’investir d’une mission pour le peuple égyptien. Je vous souhaite, en mon nom et au nom du peuple russe, de réussir ». La raison de ce soutien ? Vladimir Poutine souhaite qu’une l’Egypte apaisée retrouve son rôle traditionnel d’influence majeure dans région.
« La stabilité de la situation dans tout le Moyen-Orient dépend largement de la stabilité en Egypte. Je suis persuadé qu’avec votre expérience vous allez réussir à mobiliser vos partisans et établir des relations avec toutes les parties de la société égyptienne ».
La rencontre, peu couverte par les médias occidentaux, est en revanche attentivement suivie par la presse arabe – qui relève la réaction américaine : « réagissant au soutien de Poutine à Al-Sissi, Marie Harf, porte-parole du département d’État déclaré selon l’AFP : « Bien sûr, nous ne soutenons pas de candidat et je ne crois pas, très franchement, que ce soit aux États-Unis ou à M. Poutine de décider qui doit gouverner l’Égypte. C’est au peuple égyptien de décider (…). L’Égypte est libre d’entretenir des relations avec d’autres pays. Cela n’a pas d’impact sur nos intérêts communs, a affirmé le département d’État, assurant que les États-Unis disposaient de capacités uniques en termes de soutien militaire et économique au Caire » rapporte sans plus de commentaires le quotidien marocain Le Matin (6).
Au-delà du « moment politique favorable », de l’opportunité conjoncturelle pour la Russie que soulignait l’analyste russe Fiodor Loukianov (5), que cherche le président russe ? Nul doute que sa prise de position renforce celle du candidat Abdelfattah Al-Sissi en lui donnant une légitimité internationale. D’autant que, selon Hassan Abou-Taleb, déjà cité (4), une partie de la population au moins est favorable à un rapprochement avec la Russie. Lors « des événements du 30 juin 2013 lorsque des citoyens égyptiens ont brandi sur plusieurs places d’Egypte les photos de Nasser, de Sadate et de Poutine, côte à côte avec la photo d’Al-Sissi. Cela au moment où ont été brandies des photos moqueuses du président américain, Barack Obama ». En cas de victoire, l’homme fort égyptien pourrait avoir de la mémoire. Mais il y a plus, à plus long terme.
Dans le contexte mouvant et compliqué de la région, la stabilité égyptienne et son retour au premier plan – souhaités aussi par Israël – seraient un facteur d’équilibre à la fois dans la crise syrienne qui s’éternise avec des aides extérieures et dans les conflits d’influence qui tendent les relations aujourd’hui – et alimentent le terrorisme. Terrorisme dont on sait que différentes factions, actives en Syrie, au Liban, en Egypte même, en Jordanie et jusque dans la partie chiite d’Arabie Séoudite – mais aussi dans le Caucase russe, sont alimentées par les rivaux en présence. Comme il l’a montré en évitant une guerre dangereuse avec la Syrie, ou en pesant dans les négociations sur le nucléaire avec l’Iran, le président russe cherche l’ordre au travers de rapports de force en balance équilibrée dans la région. Un ordre dont il ne serait pas exclu, cela va sans dire, et qui favoriserait la reprise d’une histoire ancienne des relations qui ont existé entre la Russie dans sa version soviétique et les pays de la région – dont l’Egypte.
Le jeu est difficile et le chemin plein d’embûches, Vladimir Poutine ne l’ignore certainement pas. Mais on remarquera, que cela plaise ou non, que sa volonté est constante. Et d’ailleurs, dans ces temps de troubles, qui fait mieux ?

 

Hélène Nouaille

 

Document :
A l’aube des années 70, l’Union soviétique avait établi un réseau d’alliances avec quatre Etats du Moyen-Orient : l’Egypte, la Syrie, l’Irak et le Yémen du Sud (…). Depuis les ventes d’armes à Nasser en 1955, par l’intermédiaire des Tchécoslovaques, et le soutien politique soviétique pendant la crise de Suez, l’Egypte était considérée comme le premier et le plus important allié de Moscou en Méditerranée. Le 29 mai 1971 fut signé le traité d’amitié et de coopération soviéto-égyptien proche, dans sa forme, des traités liant l’URSS à ses alliés est-européens. Mais cet événement ne parvint pas à masquer les difficultés croissantes dans les relations entre les deux pays. Nasser n’avait jamais été un partenaire facile (…). L’arrivée au pouvoir d’Anouar El-Sadate ne fît qu’accroître les appréhensions soviétiques. Toujours est-il qu’en 1971, les Egyptiens étaient liés à l’URSS par un traité et par une dépendance accrue au plan militaire, l’une des conséquences favorables du conflit israélo-arabe pour le Kremlin. Les Américains soutenant Israël, les Arabes se tournaient vers les Soviétiques (…). Au tournant des années 70, l’URSS avait réussi à élargir son champ d’action de l’Egypte à la Syrie, à l’Irak et, à la périphérie de la région, au Yémen du Sud. Dix ans plus tard, le tableau apparaît de prime abord bien moins favorable aux Soviétiques. Contre quatre « alliés » en 1972 (l’Egypte, la Syrie, l’Irak, la République populaire du Yémen) et un certain nombre d’« amis » ou d’alliés potentiels, l’URSS ne peut plus compter que sur deux Etats relativement marginaux, l’Afghanistan et le Yémen du Sud. L’Egypte consomma la rupture, amorcée en 1972 avec l’expulsion des experts soviétiques, en abrogeant en 1976 le traité de 1971. Marie Mendras, soviétologue attachée au CNRS, La logique de l’URSS au Moyen-Orient. In: Politique étrangère N°1 – 1983 – 48e année pp. 133-148 http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/polit_0032-342X_1983_num_48_1_3293
 

 

Notes :
(1) Kremlin .ru, le 13 février 2014, Meeting with Defence and Foreign ministers of Egypt http://eng.kremlin.ru/news/6656
(2) Site du Ministère des Affaires étrangères russes, le 13 février 2014, Conférence de presse commune à l’issue des négociations conjointes des ministres russes et égyptiens des Affaires étrangères et de la Défense (en français) http://www.mid.ru/bdomp/brp_4.nsf/7b52686a865d7fd943256999005bcbb4/1190805cd5d783bd44257c7f003dc1e3!OpenDocument
(3) Al Ahram Hebdo, le 20 novembre 2013, Hicham Mourad, Le sens du rapprochement égypto-russe http://hebdo.ahram.org.eg/NewsContent/1000/4/132/4282/Le-sens-du-rapprochement-%C3%A9gyptorusse.aspx
(4) Al Ahram Hebdo, le 20 novembre 2013, Hassan Abou-Taleb, Nos liens avec Moscou http://hebdo.ahram.org.eg/NewsContent/1000/4/132/4285/Nos-liens-avec-Moscou.aspx
(5) AFP, le 14 février 2014, Laeticia Peron, Poutine apporte son soutien au maréchal Sissi pour la présidentielle en Egypte http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5hfwYBYwm9GpNy7YTtej10_kHFgHQ?docId=2df177bc-ad9a-4970-9394-9d5bf21ec4ad
(6) Le Matin .ma, le 14 février 2014, Egypte : la Russie et les Etats-Unis en désaccord sur le soutien à Al-Sissi http://www.lematin.ma/journal/2014/egypte_la-russie-et-les-etats-unis-en-desaccord–sur-le-soutien-a-al-sissi/196796.html#sthash.fzeJtk1M.dpuf