Qui des dieux les mit donc aux prises en telle querelle et bataille ?
Homère, Iliade, chant I, trad. Paul Mazon*
 « Contrairement aux apparences, la question nucléaire n’est pas centrale dans le dossier iranien. Il s’agit essentiellement d’un enjeu de communication, et ceci pour l’ensemble des protagonistes » (1). Pour le professeur à Saint Cyr Thomas Flichy, le plan d’action (voir le document) trouvé à Lausanne jeudi 2 avril 2015 entre Téhéran, les cinq puissances nucléaires du Conseil de Sécurité et l’Allemagne, après une dernière nuit de discussions entre le secrétaire d’Etat américain John Kerry et son homologue iranien Mohammad Javad Zarif est à examiner avec soin : sur la question nucléaire, il est à finaliser, point de départ plutôt qu’accord final, à suivre. De plus, « un accord apparaît en Iran comme un départ plus que comme un point d’arrivée »…

Mais il marque une nouvelle étape – une inflexion – dans les relations américano-iraniennes des soixante dernières années : 1953, renversement par Washington et Londres, du gouvernement élu de Mossadegh ; 1979, départ du Shah et installation du régime islamique ; 1980, assaut contre l’ambassade américaine et prise du personnel en otage ; 2001, après le 11 septembre, l’Iran devient partie de « l’Axe du mal » de George Bush ; arrêté en Irak, George Bush est tenté (et subventionne) un « regime change » en Iran – sans succès ; 2006, l’Irak est à terre, l’Iran devient central dans la région, en juillet 2006 est prise la première résolution des Nations Unies concernant le programme nucléaire de l’Iran. La question nucléaire devient le levier des pressions contre Téhéran.
La stratégie de George Bush est un désastre militaire (Irak, Afghanistan) dont Barack Obama hérite. « Dans le monde d’Obama, l’Amérique désarmerait ses rivaux en les piégeant dans un filet de coopération (…). Quand les Israéliens ont menacé d’attaquer l’Iran, Obama a répondu en bridant Israël dans une forte étreinte d’apparence amicale », écrivait en février 2015 Michael Doran (2) (Hudson Institute). « Le véritable tournant des relations américano-iraniennes n’a pas été, comme la dit la version officielle, l’élection d’Hassan Rouhani (en remplacement du président Ahmadinedjad en 2013) mais la réélection de Barack Obama en novembre 2012 ». Les canaux occultes de discussion avec Téhéran se multiplient. Obama, qui veut un accord, s’efforce de « vendre » sa stratégie à une opinion réticente. C’est ainsi qu’en « exagérant l’esprit de réforme à Téhéran, la Maison Blanche a pu suggérer que c’est l’Iran, et non l’Amérique, qui a accepté un compromis ».
L’enjeu ? Gêner l’alliance de l’Iran avec la Russie et la Chine, et la progression de la Russie au Moyen-Orient, en particulier avec la Turquie (entre autres choses l’accord gazier avec Moscou après l’échec du gazoduc russo européen en décembre 2014, l’affaire des missiles avec la Chine en février dernier (3)). En d’autres termes, stopper la constitution d’une alliance continentale eurasiatique depuis la Chine jusqu’à la Turquie, où l’Iran est central. La géographie ne change pas avec les années : « Il suffit d’ailleurs de se transporter un demi siècle en arrière pour s’apercevoir que l’Iran constitue l’objectif majeur des forces de l’Axe, pendant la seconde guerre mondiale, afin de couper la Grande-Bretagne de son ravitaillement en provenance des Indes » rappelle Thomas Flichy (1). Or les sanctions imposées à l’Iran ont eu pour conséquence de chasser les entreprises européennes de la place – remplacées par des entreprises chinoises.
Pour l’Iran ? Parfaitement capable de continuer à tenir un double langage concernant le nucléaire (ou à s’approvisionner en Chine, d’ailleurs), et à bénéficier, si le Congrès américain y consent, de la levée progressive des sanctions économiques, l’Iran n’a, dans ce contexte, « aucun intérêt à un règlement trop rapide de la question » (1). « La conclusion d’un accord n’entraîne qu’une conséquence : la bataille économique entre la Chine et les Etats-Unis est ouverte. Par conséquent, l’Iran retrouve sa place géopolitique centrale (…). L’essentiel pour lui est de se positionner au centre en tant qu’arbitre imprévisible et silencieux ». On comprend les scènes de liesse dans les rues de Téhéran, à l’annonce de l’accord intermédiaire de Lausanne : pour les Iraniens, le Grand Satan américain a cédé.
Pour certains observateurs, il n’y avait, à l’heure actuelle, aucune autre option. Ainsi pour le chercheur sur le Moyen-Orient au Foreign Policy Research Institute de Philadelphie, Amin Tarzi (4) : « Toutes les parties engagées dans les négociations de Lausanne avec l’Iran voulaient une solution pacifique à la crise sur le programme nucléaire iranien. C’est indéniablement un pas en avant. Dans les circonstances actuelles, c’est de loin le meilleur accord qu’on puisse obtenir. Il n’y avait pas d’autre option. A court terme, ce qui a été conclu à Lausanne est très bon. A plus long terme, je suis moins convaincu ». Pourquoi ? « A partir de 2006, l’Iran a trompé la communauté internationale en ne se conformant pas aux obligations de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Tout au long du processus, Téhéran n’a quasiment fait aucune concession hormis en matière de production de plutonium et d’eau lourde. Dans une logique de non-prolifération nucléaire, l’accord de Lausanne n’est pas une très bonne nouvelle ».
L’Iran « voit son prestige augmenter parce qu’il a réussi à tenir tête aux six plus grandes puissances mondiales ».
Evidemment, Barack Obama peut rêver d’inscrire un « accord historique » qui sauverait son mandat dans l’histoire, à l’instar de ses prédécesseurs Nixon (ouverture à la Chine), Reagan (accord sur le nucléaire avec l’URSS) ou Carter (accords de Camp David). Parce qu’il s’agit, relève Olivier Berger (1) « enfin d’une inflexion intelligente ». Mais ? Outre qu’il faudra mener l’accord à signature, cette inflexion est « bien tardive ». De plus, « seule une reconnaissance éclatante de la légitimité de l’Iran à exercer le leadership régional serait susceptible d’entraîner un véritable renversement géopolitique » – ce qui n’est à l’évidence pas fait, ni dans l’esprit américain, Pentagone compris (5), ni dans celui des acteurs régionaux (Arabie Séoudite, Egypte, Israël) dont les réactions sont à venir. Ceci sans rien dire d’une alternance politique possible aux Etats-Unis : les Républicains, très critiques de l’accord peuvent accéder au pouvoir en 2016. Et ?
Ajoutons pour conclure que la question de la prolifération nucléaire est loin d’être réglée – ce qui explique peut-être l’attitude française, quand Laurent Fabius mesure son enthousiasme. Sont escamotés par ceux-là mêmes qui sont sensés négocier dans l’esprit du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) d’une part les missiles nucléaires d’Israël (dont Moscou et Pékin n’ont rien dit), d’autre part les conséquences éventuelles de l’accord, qui laisse l’Iran continuer son développement (dit pacifique), sur le désir d’armement de ses rivaux régionaux (Arabie Séoudite…). « Il est néanmoins possible que les relations au Moyen Orient se dégradent davantage car l’Arabie Saoudite et Israël doutent du caractère durable de l’amélioration des relations entre l’Iran et l’Occident. Riyad a déjà annoncé son désir de lancer son propre programme nucléaire tandis que les relations israélo-américaines sont au plus bas » commente, laconique, le site russe RT en français (6).
Le danger de l’annonce faite à Lausanne tient à son caractère incantatoire, quelle que soit la « communication » (la « narrative », disent les Américains) qui l’entoure : un long chemin, semé d’embûches, reste à parcourir, plus incertain que jamais dans un monde où le désordre règne en maître.

Hélène Nouaille

 

* Edition les Belles Lettres, Iliade, tome I chants I à VI
http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100352180

Document :
Joint Comprehensive Plan of Action Regarding Iran’s Nuclear Program (Texte à finaliser le 30 juin 2015)
https://www.scribd.com/document_downloads/260720856?extension=pdf&from=embed&source=embed

Carte :
Les installations nucléaires iraniennes (prises en compte dans l’accord cadre du 2 avril)
http://www.zerohedge.com/sites/default/files/images/user5/imageroot/2015/03/iran%20nuclear%20program.jpg

Notes :
(1) La Voix du Nord, le 2 avril 2015, Olivier Berger, Au-delà de la communication sur le nucléaire, l’Iran est un enjeu géopolitique central
http://defense.blogs.lavoixdunord.fr/archive/2015/04/02/iran-et-les-accords-13914.html
(2) Mosaic, le 2 février 2015, Michael Doran, Obama’s Iran Secret Strategy
http://mosaicmagazine.com/essay/2015/02/obamas-secret-iran-strategy/
(3) Voir Léosthène n° 1002/2015, du 25 février 2015, L’affaire des missiles : la Turquie penche à nouveau pour la Chine
(4) Le Temps, le 2 avril 2015, Stéphane Bussard,  Amin Tarzi : « L’accord de Lausanne, la seule option possible à court terme »
http://www.letemps.ch/Page/Uuid/2e9b9b76-d978-11e4-95aa-b84293f29f2d/Amin_Tarzi_Laccord_de_Lausanne_la_seule_option_possible_%C3%A0_court_terme
(5) Zero Hedge, le 4 avril 2015, Tyler Durden, When Iran « ‘deal’ Falls Apart, The Pentagon Is Ready: America’s Most Destructive « Bunker Buster » Gets An Upgrade
http://www.zerohedge.com/news/2015-04-04/when-iran-deal-falls-apart-pentagon-ready-americas-most-destructive-bunker-buster-ge
(6) Russia Today (RT) en français, le 4 avril 2015, Dix réponses courtes aux cinq points clés de l’accord sur le nucléaire iranien
http://francais.rt.com/lemonde/1531-dix-reponses-courtes-cinq-points