Lundi 29 juin 2015, annonce le Wall Street Journal, « l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) a été lancée avec les représentants de 57 pays rassemblés à Pékin » (1). L’opération, que nous évoquions ici en avril dernier (2), a été réussie en moins de deux ans. Selon le ministre des Finances chinois, Lou Jiwei, qui se réjouit du lancement d’une banque dont la Chine possède plus d’un quart des actions et 26% des droits de vote, l’institution serait en mesure de fonctionner « vers la fin de l’année. Sur les 57 pays présents, 50 ont signé l’accord lundi, sept autres se réservant de signer plus tard dans l’année ». Avec un capital initial de 100 milliards de dollars (29,5 milliards pour Pékin), la banque a pour objet de répondre aux besoins de financement des infrastructures en Asie, de renforcer la coopération régionale et de soutenir l’économie mondiale (3).Parmi les signataires, on trouve les BRICS au complet (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), dix-huit membres du G20 avec les Européens (dont l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne), deux africains, l’Afrique du Sud et l’Egypte, mais encore l’Iran, la Turquie, l’Arabie Séoudite, le Qatar, les Emirats Arabes Unis, le Koweït, Israël, les pays d’Asie centrale et vingt et un pays asiatiques, dont l’Australie. Parmi les grands absents, les Etats-Unis, le Canada, le Japon et le Mexique (voir l’infographie).
En effet, Washington a, dès l’annonce du projet chinois en 2013 par le président Xi Jinping, alors en visite en Indonésie, exprimé de fortes réserves – comment sera dirigée la banque, sur quels standards, avec quelle transparence ? Avec quel respect pour le Consensus de Washington dont les principes (libéralisation, dérèglementation) sont appliquées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international ? Les Etats-Unis s’inquiétaient aussi de la possible rivalité de la future banque avec les organisations existantes, dont la Banque asiatique de développement (BASD, siège à Manille, Philippines), créée en 1966 et dirigée depuis par des présidents tous japonais, bien que la Chine y soit entrée en 1986 (67 membres aujourd’hui). Autre préoccupation exprimée, la crainte que la Chine n’utilise la Banque d’investissement asiatique à des fins politiques et économiques exclusivement chinoises. Et que son poids ne vienne renforcer les liens multiples que la Chine entretient déjà avec les pays de la région au travers de l’ASEAN (Association des pays du Sud-est asiatique), de l’APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), ou de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghai) – un développement auquel Barack Obama tente de faire pièce avec son Traité Transpacifique (TPP), qui exclut Pékin.
Mais la Chine avait des arguments – disposant des plus grandes réserves de capitaux du monde, et répondant à la fois aux besoins en infrastructures de ses partenaires en Asie et en Asie centrale (routes de la Soie) et à l’appétit des Occidentaux pour un bloc émergent prometteur en croissance. De plus, relevait David Dollar pour la Brookings Institution en avril dernier (4), « pour comprendre l’impulsion donnée au lancement de l’AIIB, n’allez pas chercher plus loin que la préoccupation de la Chine quant à la structure de gouvernance des institutions internationales existantes, qui n’évoluent que trop lentement. Un accord important pour accroître les ressources du Fonds monétaire international et des droits de vote des marchés émergents en croissance rapide, ratifié par les autres nations, a été recalé par le Congrès américain. Il est ironique que l’une des frustrations chinoises avec ces institutions dominées par les Etats-Unis soit que Pékin recherche plus de ressources et veuille contribuer, alors que différentes composantes du gouvernement américain ne puisse consentir à cette expansion ».
Et même si la banque ainsi créée, par sa taille, ne saurait satisfaire les besoins en investissements chinois – ou de la région, ajoute David Dollar, « le succès initial de l’AIIB est une victoire diplomatique pour la Chine ». Bien sûr, d’autres, par exemple Alan Beattie dans le Financial Times (5), prétendaient qu’au contraire, la présence des Européens dans la banque était un signe de la faiblesse chinoise : soulignant que l’expérience de la Chine au travers de ses propres institutions (China Development Bank et China ExIm Bank) n’avait pas été récompensée par le retour sur investissement géopolitique espéré, la Chine se résignait à « inviter des prêteurs plus expérimentés (qui) réassureront les emprunteurs qu’il ne s’agit pas de vieilles pratiques chinoises en nouveaux habits ». Peut-être : pourquoi ne pas joindre l’utile à l’agréable ? Néanmoins, Washington, nous disait Bloomberg (6) « a singulièrement échoué à jouer son rôle pour renforcer les capacités des institutions multilatérales », remarquant, lorsque Barack Obama se plaint que l’argent investi dans l’AIIB aurait été mieux utilisé à la Banque mondiale : « Il s’est écoulé cinq ans depuis la dernière augmentation de capital de la Banque mondiale – et c’était la première depuis 1988 ».
« Quant au FMI, il y a eu quatre tentatives échouées de l’administration Obama pour obtenir l’autorisation du Congrès et les fonds nécessaires au financement des parts américaines et à une réforme ». Et de constater que si les Etats-Unis y gardent une prééminence, « les deux institutions sont de plus en plus non représentatives de l’économie mondiale – et sous dimensionnées en regard des demandes auxquelles elles doivent répondre ». D’ailleurs, l’administration le reconnaît – et sur un point essentiel à la doctrine américaine et à sa volonté de conduire les affaires du monde : ainsi l’intervention devant le Congrès du Secrétaire au Trésor Jack Lew. « Ce n’est pas par accident que les pays émergents sont à la recherche d’autres lieux (de financement) ; ils sont frustrés de ce que, franchement, les Etats-Unis ont recalé un ensemble de réformes très modérées et raisonnables au FMI ». Un échec qui soulève « des questions d’importance sur la crédibilité et le leadership américains dans le système multilatéral ». Parce qu’en ne changeant pas de position « l’Amérique sera le plus grand perdant en termes d’influence quand les autres pays la contourneront ainsi que les institutions pour lesquelles elle a tant fait pour les hisser à la première place ».
Certes, et dans le dernier carré de fidèles, on s’interroge (Canada, Japon), mais peut-être un peu tard. Parce que, selon le Quotidien du peuple chinois, « Soixante-cinq pour cent des actions sont réparties entre les pays asiatiques, et 25% attribuées aux nations des autres régions. La banque étant prête à élargir son adhésion, les pays hors de la zone Asie peuvent accroître leurs parts, mais ne pourront aller au-delà de 30% » (7). Encore que Pékin, où l’on savoure visiblement une victoire, laisse la porte entr’ouverte : ainsi, publié par China.org ce 30 juin : « AIIB : l’adhésion des Etats-Unis ou du Japon pourrait changer le droit de veto de la Chine » (8). Explication : « la Chine détiendra 26,06 % des voix, lui conférant ainsi de facto un droit de veto que le pays n’avait pas cherché intentionnellement à obtenir. La Chine est par conséquent incontournable dans la prise de toutes les décisions majeures de la banque, par exemple sur la nomination du directeur général, de l’augmentation des capitaux propres, ou encore de l’amendement de la charte. Cet état des choses n’est toutefois pas immuable. Selon la charte, les nouveaux venus auront pour effet de diluer le poids des adhérents présents dans les capitaux propres. Celui de la Chine pourrait très bien passer au dessous de 25 % avec l’arrivée de nouveaux adhérents, quoique cela soit peu probable à l’heure actuelle, à moins que les Etats-Unis ou le Japon ne décident de participer à l’initiative, a annoncé Wang Jun, chercheur au Centre international des échanges économiques de la Chine ».
Avec cette petite phrase, dans le Quotidien du Peuple (7) : l’AIIB est créée « avec plusieurs innovations, notamment la création d’un Conseil d’administration de non-résident, non rémunéré. Et des marchés publics de l’AIIB qui seront ouverts à toutes les nations et pays à travers le monde, plutôt qu’au sein des pays membres ». Ce qui revient à s’autoproclamer jouer mondial de premier rang.
On comprend mieux l’empressement du président américain à signer son Traité transpacifique (TPP), pour lequel il a fini par arracher l’autorisation de négocier le traité sans que le Congrès ne puisse l’amender (fast track negotiating authority for trade agreements, TPA) – sauf à le refuser en bloc. Un traité dont nous avons parlé ici (9) présenté comme le volet économique du maintien de l’influence et de la suprématie américaine en Asie Pacifique – sans convaincre néanmoins l’ensemble des Démocrates, on l’a vu lors du vote du TPA au Congrès. « La Chine poursuivant la création de l’AIIB comme d’autres initiatives qui n’incluent pas les Etats-Unis », écrit David Dollar déjà cité – pense–t-il à la banque des BRICS ? – « alors que les négociations du Traité transpacifique n’impliquent pas la Chine. Voilà qui est susceptible de générer un risque de compétition entre blocs et institutions ». Mais notre expert de l’économie chinoise voit un avenir rose, avec les deux démarches venant se compléter, « hardware » de la banque chinoise et « software » américain, pour le bénéfice de tous et surtout permettant « de réétablir l’importance américaine dans l’économie de l’Asie Pacifique ».
C’est certainement ce que souhaite le président Obama, l’avenir nous dira ce qu’il en sera. En attendant ces lendemains qui chantent, la Chine savoure sa réussite, un coup de maître politique et diplomatique – et le président chinois ne s’y trompe pas : « La signature de l’accord de l’AIIB est une étape historique » a-t-il déclaré en recevant ses hôtes (agence chinoise Xinhua).
Par la force des choses, le monde change…

Hélène Nouaille

Infographie :

Les actionnaires de l’AIIB
http://www.zerohedge.com/sites/default/files/images/user92183/imageroot/2015/06/AIIBWSJ.jpg

 

Notes :
(1) The Wall Street Journal, le 8 juin 2015, Marc Magnier, AIIB Tests Beijing’s Management Style
http://www.wsj.com/articles/aiib-tests-beijings-management-style-1435516224
(2) Léosthène n° 1014, le 11 avril 2015, Une réussite chinoise d’importance : l’AIIB
Il faut se souvenir, écrit l’ancien ambassadeur indien M. K. Bhadrakumar qui réfléchit aux « charmes cachés » de l’Asian Infrastructure Investment Bank (AIIB) chinoise, institution à vocation mondiale voulue par Pékin comme un instrument d’investissement à sa main, que « de toutes manières, les routes de la soie nous rappellent un temps antérieur à la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb (1492) ». Ajoutant, et l’inflexion géopolitique est certainement essentielle, « que la saga de l’AIIB atteste d’un mouvement récent de la Chine qui s’écarte de la priorité donnée jusqu’ici à ses relations avec les Etats-Unis ». Il semble que la Chine veuille éviter le piège d’un tête à tête avec Washington – de la vision américaine d’un monde où deux superpuissances seules s’affrontent pour dominer la planète.
(3) Le texte de l’accord (en anglais)
http://www.gov.cn/foot/site1/20150629/14931435546625843.pdf
(4) Brookings, le 27 avril 2015, David Dollar, Lessons for the AIIB from the experience of the World Bank
http://www.brookings.edu/research/articles/2015/04/27-china-on-global-stage-dollar
(5) The Financial Times, le 26 mars 2015, Alan Beattie, Europeans in the AIIB : a sign of Chinese weakness
http://blogs.ft.com/beyond-brics/2015/03/26/europeans-in-the-aiib-a-sign-of-chinese-weakness/
(6) Bloomberg, le 20 mars 2015, Charles Kenny, Who’s Afraid of the Asian Infrastructure Investment Bank ?
http://www.bloomberg.com/news/articles/2015-03-20/who-s-afraid-of-the-asian-infrastructure-investment-bank
(7) Le Quotidien du Peuple, le 26 juin 2015, AIIB : 30% du capital pour la Chine
http://french.peopledaily.com.cn/Economie/n/2015/0629/c31355-8912720.html
(8) China.org, le 30 juin 2015, Yann, AIIB : l’adhésion des Etats-Unis ou du Japon pourrait changer le droit de veto de la Chine
http://french.china.org.cn/business/txt/2015-06/30/content_35946245.htm
(9) Léosthène n° 894/2013, le 11 décembre 2013, Traité transpacifique : état des lieux
Une fuite, venue de l’un des gouvernements concernés, révèle l’état des négociations en cours entre les Etats-Unis et les onze autres pays impliqués dans le Trans-Pacific Partnership (TPP), équivalent asiatique du Traité transatlantique négocié par la Commission dans le secret. Sans surprise, les négociations achoppent sur une clause permettant aux entreprises privées d’attaquer les Etats devant des commissions d’arbitrage privées quand les régulations desdits Etats ne leur conviennent pas. Selon les traités de l’Organisation mondiale du commerce, ce pouvoir politique est réservé aux Etats souverains. Des représentants américains s’en émeuvent : « Nous avons par le passé exprimé des préoccupations quant à ces accords commerciaux qui se font au détriment des droits des consommateurs (…). Il s’agit choses qui se font derrière des portes fermées, au travers d’accords de commerce, qui ne pourraient pas être obtenues du Congrès ».